Cannes : Conversation avec Jane Schoenbrun, Hannah Einbinder et Gillian Anderson
- Katia Peignois
- il y a 2 heures
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En amont de la projection de Teenage Sex and Death at Camp Miasma en ouverture d'Un Certain Regard, Jane Schoenbrun et ses deux formidables actrices principales Gillian Anderson et Hannah Einbinder ont échangé avec Ryan Lattanzio d'IndieWire lors d'une conversation organisée par le Pavillon américain. Surimpressions était convié à cet événement. Retour sur une matinée pleine d'humour et d'échange sur notre coup de cœur de ce début de festival.

Chaque année, l'un des enjeux majeurs de Cannes consiste à évaluer la place accordée aux artistes émergent.e.s. Teenage Sex and Death at Camp Miasma, que Jane Schoenbrun pitche comme étant "Portrait de la jeune fille en feu s'il avait lieu sur le tournage d'un sequel de Friday the 13th", appartient à ce vent de fraîcheur qui revitalise Un Certain Regard. Et, c'est avec l'enthousiasme de la première sélection que Jane Schoenbrun et ses comédiennes ont abordé leur baptême du feu cannois.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Gillian Anderson a, quant à elle, rappelé qu'elle n'était jamais venue au Festival de Cannes pour y présenter un film. Il était donc temps de rattraper ce manquement avec un long-métrage dont elle se dit très fière. Si fière que le dernier jour du tournage, elle a dit à l'équipe : "See you in Cannes !". Force est donc de constater qu'en plus de son talent, Gillian Anderson a des dons pour prédire l'avenir. Sa partenaire à l'écran, Hannah Einbinder, nous conseillait d'ailleurs de "s'adresser à elle pour manifesting et réaliser nos souhaits”. On y pensera, c'est promis !

Plus sérieusement, Jane Schoenbrun est revenue sur ses deux précédents longs-métrages, We’re All Going to the World’s Fair et I Saw the TV Glow, des oeuvres qui abordaient des aspects sombres de la découverte de sa transidentité, tandis que celui-ci arrive à un moment où iel s'est trouvé.e. Le Teenage Sex du titre, qu'iel avoue "être provocateur", fait d'abord référence à "cette première puberté, à la recherche de soi, que je n'ai pas pu expérimenter comme les autres, si ça fait sens, et que je me suis ré-approprié.e à la moitié de ma trentaine".
En revisitant le sous-genre du slasher, iel se ré-investit aussi d'un héritage transphobe (de Psycho à The Silence of the Lambs en passant par Dressed to Kill) pour le réinviter en précisant, à raison, que "(...) ce n'est pas moi qui obsède sur la transidentité et les questions de genre, c'est le cinéma d'horreur qui a fait une obsession de nos identités de genre".

Pour Jane Schoenbrun, Teenage Sex and Death at Camp Miasma est "un film sur le sexe dans lequel le personnage de scénariste-réalisatrice ultra-intellectuelle et neurotique incarnée par Hannah Einbinder n'est pas moi, même si Hannah a repris des effets de mimétisme émouvants".
Pleine d'admiration pour Jane Schoenbrun et son travail, Hannah Einbinder a "revu trois fois I Saw the TV Glow pour étendre ma compréhension du travail de Jane et surtout afin de s'ancrer dans l'état émotionnel dans lequel Kris, son personnage, démarre dans le film". En outre, elle a également "regardé des interviews de Jane pour capter ces détails de mimétisme". De son côté, Gillian Anderson "a vu I Saw the TV Glow et j'ai eu l'impression de le comprendre. Quand l'offre du rôle est arrivée, j'ai fait un Zoom avec Jane ; c'était une très longue et adorable conversation, et j'ai senti que nous allions dans une direction éducative, en parlant un même langage musical et cinéphile. Dès le début, il était clair que c'était un projet important dans lequel je voulais plonger, faire partie et m'investir. Et, c'est toujours ce que je ressens aujourd'hui avec beaucoup de fierté".

Interrogées sur le rapport qu'elles entretiennent avec le genre de l'horreur, Hannah Einbinder confie être plus attirée par "les récits de Stephen King, Saw, The Grudge et les émanations d'exorcismes. (...) Le slasher n'est pas un sous-genre avec lequel j'étais super familière. (...) Depuis, je suis allée à la Jane Schoenbrun Film Institute For Girls (rires), et j'y ai obtenu mon diplôme parce que Jane m'a donné des films géniaux à rattraper, et pas seulement des slashers, mais un tas de films psychosexuels, pervers". Avec l'humour qu'on lui connaît, Gillian Anderson résume son rapport au genre en expliquant que "quand j'étais adolescente, une des premières fois où j'ai fumé de la weed, j'étais chez quelqu'un.e qui a lancé Texas Chainsaw Massacre. Et, j'ai fait l'un des pires trips de ma vie, ce qui a dicté et déterminé ma relation à l'horreur - et à la weed, en fait."

Néanmoins, la présence de Gillian Anderson est tout sauf un hasard. Biberonné.e à la pop culture, Jane Schoenbrun raconte que : "(...) à l'âge de 8-9 ans, je regardais obsessivement la série X-Files. Comme c'était avant l'époque du streaming, j'achetais la novelisation des épisodes, ce qui est à présent devenue une forme d'art mort (...), et c'était l'une des mes plus précieuses possessions. À l'école, on m'avait demandé d'amener un livre qui représentait qui j'étais, et je me rappelle avoir amené cette novelisation de X-Files. (...) C'est quelque chose qui a participé à me former, (...) et il y avait ce gamin qui m'a dit "Oh tu aimes ce genre de choses ?", et je pensais "ouiiiii, je suis traaans" (rires)". C'était donc charmant et irréel de rencontrer Gillian parce qu'on peut sentir, psychiquement, que j'ai grandi en la regardant sur un écran, en aimant son personnage et son jeu d'actrice. Mais aussi, parce qu'en la rencontrant pour la première fois, c'était comme rencontrer quelqu'un que j'avais connu dans une vie antérieure. Mais rapidement, tout ça s'est dissipé (...) grâce à notre formidable collaboration. Il ne s'agit alors plus d'avoir une idée de la personne, mais d'apprendre à connaître l'être humain. Parce que Gillian n'est pas ses personnages, et, ça, je le savais déjà au fond de moi, notamment parce que j'ai lu son livre génial sur les fantasmes féminins juste après notre première conversation."

Dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma, Gillian Anderson se réinvente encore avec une performance extraordinaire - à la fois touchante, étrange et drôle - entre autres vocalement. Et ce n'est pas anodin, car l'actrice a construit son interprétation de la final girl Billie Prestley à partir de son travail vocal. "Sa voix m'est d'abord venue, je sentais que c'était la voix de Billie, et que c'était ma porte d'entrée, comme une sorte d'accès au personnage. Il y a quelque chose (...) de vulnérable chez elle, car elle est très forte, mais extrêmement solitaire. Cet accent particulier avec lequel elle parle me paraissait exactement en accord avec ces aspects d'elle. Jane m'y a encouragée. (...)".
Pour traduire la vulnérabilité de Billie, Ryan Lattanzio d'IndieWire se demandait si Gillian Anderson avait pioché spécifiquement des émotions dans l'un de ses précédents rôles, à savoir celui de Blanche Dubois dans A Streetcar Named Desire que Gillian Anderson a incarnée au théâtre. Mais pour elle, "Billie était différente. Je suis peut-être dans le déni, mais Billie ressent une autre forme de souffrance, car elle n'est pas auto-destructrice comme Blanche. Billie et son isolement sont le fruit d'une longue période de réflexion où elle tenté de comprendre les choses qui se sont produites par le passé. Billie n'est pas rongée par la honte, la culpabilité ou la peur. Elle l'était autrefois, mais elle s'en est sortie. C'est l'une des grandes beautés de sa relation avec Kris (Hannah Einbinder). Sans s'y attendre, elle s'ouvre pour transmettre ce qu'elle a compris et appris au fil des années, et elle crée un espace d'exploration pour Kris pour qu'elles puissent faire ensemble une expérience folle / wild journey".

Pour interpréter Kris justement, le choix d'Hannah Einbinder, la révélation de la série Hacks dans son premier rôle principal au cinéma, a été un peu particulier pour Jane Schoenbrun qui au moment de l'écriture "aime le challenge d'aller chercher quelqu'un.e qui ne correspond pas tout à fait au personnage. Mais avec Hannah, en lisant le script, je l'ai immédiatement imaginée prononcer chaque réplique du film. C'était une évidence et un choix parfait. C'était vraiment différent de mes habitudes, mais ça me convenait. Ce qui m'obsédait, c'était de regarder les stand up specials d'Hannah parce qu'on constate très vite à quel point, c'est chorégraphié, pas seulement comment elle se chorégraphie elle-même physiquement, mais aussi la manière dont la caméra est chorégraphiée, et comment elle travaille avec Hannah. Il y a tant de physicalité, la vérité de son jeu et sa capacité à aller dans quelque chose d'inconfortable avec son corps. Et, je voyais très clairement qu'on pourrait utiliser ces éléments ensemble pour faire quelque chose qui prendrait tout son sens une fois que les gens les verraient mais qu'ils n'attendaient pas. "
Ce trio, très complice et uni par une admiration et un respect mutuels, espère que le public tirera de Teenage Sex and Death at Camp Miasma une expérience pleine d'émotions, mais surtout qu'il profitera de son humour et des rires qu'il suscite. Car, Jane Schoenbrun insiste, c'est aussi une comédie, et vous auriez tort de vous en priver !
Propos traduits de l'anglais, et adaptés pour la fluidité de l'article par Katia Peignois.
Katia Peignois tient à remercier chaleureusement Kim Guiterrez, IndieWire et toutes les équipes du Pavillon américain pour leur générosité et leur accueil. Surimpressions remercie également Cinéart qui distribue le film en Belgique.


