Teenage Sex and Death at Camp Miasma : Une déflagration esthétique et queer
- Katia Peignois
- il y a 13 heures
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Présenté en Ouverture de la section Un Certain Regard, le très attendu Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun, avec Gillian Anderson et Hannah Einbinder, fait l’effet d’une déflagration esthétique ultra-référencée qui repense l’identité du cinéma de genre et ses dialectiques de regard(s) à travers la porosité entre fiction et réel. Cette 79e édition cannoise démarre sur les chapeaux de roues avec une œuvre jouissive queer, trans et lesbienne.
Il y a des films que l’on souhaite aimer et, parfois, avec de la chance, ils nous happent à un degré et à des endroits de nous-même que l’on n’aurait même pas osé espérer. Teenage Sex and Death at Camp Miasma est de ceux-là. Après We’re All Going to the World’s Fair en 2021 et I Saw the TV Glow en 2024, Jane Schoenbrun achève sa Screen Trilogy — en hommage à la Teen Apocalypse Trilogy de Gregg Araki — en plongeant, entre désir, sexe et mort, dans les méandres de l’horreur pour en redéfinir la perspective.

Kris (Hannah Einbinder), une jeune scénariste et réalisatrice, traverse le pays pour faire la connaissance de Billie Prestley (Gillian Anderson en majesté), la final girl du premier Camp Miasma, une saga de slashers que Kris veut rebooter pour lui rendre ses lettres de noblesse. Billie, qui a déserté Hollywood depuis longtemps, vit recluse sur le lieu de tournage abandonné du film, quelque part dans le Pacifique Nord, près du Canada, non loin de la bourgade lynchienne-frostienne de Twin Peaks dont les échos résonnent partout dans l’univers de Jane Schoenbrun. Au contact de la solitude de Billie, qui revisite la Norma Desmond (Gloria Swanson) du Sunset Boulevard de Billy (ça tombe bien !) Wilder, Kris va s’immerger dans le décor horrifique qui l’a tant influencée pour en percer les mystères, reconsidérer son rapport au médium, et enfin apprendre à le voir autrement, véritablement — dans une séquence de projection poignante qui dialogue avec celle de Sunset Boulevard.
Par la rencontre entre Billie et Kris, qui portent des prénoms mixtes, genderfluid, ce sont aussi deux générations et deux conceptions du monde qui se réfléchissent en miroir d’une production et d’une réception audiovisuelles qui impriment des schémas mentaux, volontiers misogynes, agistes, racistes, homophobes, et profondément transphobes dans nos imaginaires et nos constructions intimes. En convoquant, par la mise en abîme, Sleepaway Camp (1983) et les coutures transphobes de son récit, Jane Schoenbrun invite à réviser toute une mythologie du septième art pour s’en affranchir. Car, dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la satire hollywoodienne, le jeu référentiel — avec ses renvois notamment à Psychose, The Texas Chain Saw Massacre, Shining, Friday the 13th ou encore Carrie — et la croyance en la vertu créatrice de l’allégorie modifient le point de vue et brouillent les frontières entre la victime et le tueur, la.le regardant.e et la.le regardé.e. En outre, par le syncrétisme et l’hybridité des types d’images (DVD, pellicule qui s’embrase, Iphone, Zoom), des formes (dessins, peintures, mandalas) et des surfaces de projection-réflexion (écrans, miroirs, toiles, vitres), la.le cinéaste s’émancipe du méta pour le méta en cherchant la transformation qui mène à l’extase.

Cette transformation initiatique, éminemment liée au sexe et à la quête de la jouissance, c’est celle qui passe par la question du regard. Celui des actrices (dont celui d’Amanda Fix en jeune Billie Prestley) ; celui qu’on projette sur elles et sur leur(s) personnage(s), mais aussi celui qui leur vole une part d’elles-mêmes. Le bouleversement extatique queer, lesbien et trans se manifeste par la nécessité absolue d’expérimenter le regard plutôt que de le capturer. Dès lors, la perte de la virginité et la menace de « Little Death » (la petite mort, ou le moment d’inconscience post-orgasme) deviennent en quelque sorte des miroirs inversés donnant lieu à des séquences à reconstituer désarmantes.
Pour incarner ces émotions, difficile d’imaginer meilleur couple que celui que composent Gillian Anderson (qui se réinvente encore, par exemple, vocalement) et Hannah Einbinder (si drôle et si touchante), en conversation avec leurs rôles phares dans Hannibal et Hacks. Jane Schoenbrun se saisit — au plus près des corps, des peaux et dans leurs yeux — de l’alchimie merveilleuse entre ses protagonistes pour parcourir un spectre d’humour, d’intensité, de fêlures et d’une puissante douceur.

Teenage Sex and Death at Camp Miasma impressionne par la vitalité de sa mise en scène de l’hybridité — en surcadrages, fondus enchaînés et transitions démentielles — et de sa narration. Dès la séquence d’introduction qui condense l’historique dans la pop culture de Camp Miasma, le montage surchargé, précis et d’une efficacité jubilatoire de Graham Mason, nous propulse dans un tourbillon. Ce troisième long-métrage de Jane Schoenbrun, le plus abouti de sa carrière, tire sa profondeur de sa capacité à malaxer la matière audiovisuelle pour libérer ce qui était enfoui à l’intérieur. Comme si la.le cinéaste avait appliqué, à sa manière, la citation attribuée à Victor Hugo : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».
Conséquemment, la force du texte et de la parole, en bon catalyseur climatique, fusionne avec une esthétique fantasmagorique, de la fissure et du déplacement horrifique, constamment magnifiée par la photographie extraordinaire, onirique et polymorphe d’Eric K. Yue et la musique géniale d’Alex G. Sous forte influence 90’s, le soundtrack, dans lequel se croisent Sade, R.E.M, Counting Crows et Donna Lewis, fonctionne comme un autre liant du récit-portail psychologique et in fine romantique. Teenage Sex and Death at Camp Miasma réussit là où tant de projets postmodernes ont échoué : parvenir à créer une œuvre fluide, originale et unique à partir d’une mythologie qui reflète nos désirs enfouis, nos identités niées et violentées pour mieux les revendiquer et les célébrer ! Always forever !
Avec Gillian Anderson, Hannah Einbinder, Amanda Fix, Jack Haven. 106 minutes, États-Unis.



