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Pierre Salvadori et sa Vénus électrique : "Faire de la comédie, c'est croire en une forme de joie"

Porté par les talents d'Anaïs Demoustier, Vimala Pons, Gilles Lellouche et Pio Marmaï, La Vénus électrique nous convie à un chassé-croisé amoureux dans le Paris des années 20, entre supercheries, peintures, attractions foraines et désirs compliqués. Film d’ouverture du Festival de Cannes, juste avant sa sortie en salles le 13 mai, cette nouvelle réalisation de Pierre Salvadori marque son retour à la comédie dans toute sa sophistication. Rencontre avec un cinéaste pour qui le rire est autant un acte d’élégance que de survie.



Un coup de foudre. C’est ainsi que l’on pourrait décrire l’improbable rencontre entre le réalisateur Pierre Salvadori et l’histoire de La Vénus électrique. Comme nous le raconte le cinéaste, il a eu le coup de foudre pour ce récit…en faisant semblant de le tourner. « [En 2016], j'ai joué dans un film de Rebecca Zlotowski qui s'appelle Planétarium, où j’incarnais un réalisateur. Pour m'aider à improviser, Rebecca m'a raconté le film que j'étais censé réaliser». Soit l'histoire d'une jeune femme qui se fait passer pour une voyante auprès d'un homme endeuillé et lui fait croire qu'elle peut le mettre en contact avec sa femme disparue. Et tombe évidemment amoureuse de lui. «Elle devient donc porte-parole de la disparue, avec ce paradoxe : plus elle fait apparaître la morte, et plus elle disparaît aux yeux de l'homme qu'elle aime. J'ai trouvé ça magnifique ! », s'enthousiasme le réalisateur. Une fiction qui s’alimente toute seule, une femme qui construit son propre malheur, un rapport au mort et aux disparus extrêmement fort, tout dans cette histoire parle au cinéaste. “Rebecca m'a dit je te le donne, prends-le si tu veux en faire un film.”


Dix ans plus tard, le rêve de cinéma devient réalité avec cette Vénus électrique : porté par un luxueux casting, cette comédie d’époque fait même l’ouverture de l’édition 2026 du festival de Cannes, juste avant sa sortie en salles.


Anaïs Demoustier dans La Vénus électrique.
La Vénus électrique © O'Brother

Esprit, n'êtes-vous pas là ?


C’est Anaïs Demoustier, avec son mélange caractéristique d'espièglerie et de vulnérabilité, qui incarne la “Vénus électrique”, Suzanne, une foraine qui prodigue sur scène des baisers électriques à tous ceux qui paient pour cette authentique attraction d’époque. «J'ai très vite imaginé un personnage qui joue l'amour et le mime sans l'avoir jamais vécu. C'est une personne en souffrance : le début du XXe, c'est la mécanisation des corps, la violence du monde du travail. Il n'y a pas de syndicats. Je me suis dit que ça pourrait faire un personnage assez bouleversant, emblématique de l'époque...et peut-être même de la nôtre d'une certaine façon», nous explique Salvadori.


Gilles Lellouche et Pio Marmaï dans La Vénus électrique.
La Vénus électrique © O'Brother

En plaçant l’intrigue dans le Paris de 1928, le cinéaste signe son premier film d’époque. Pour autant, pas question de faire étalage de ses décors ou de ses moyens techniques. « Je ne voulais pas que ce soit une publicité ambulante sur les innombrables possibilités du numérique. Le décor n'est pas le centre du film, le Paris de 1928 n'est pas le sujet. Si j'ai fait un film d'époque, c'est parce que j'avais besoin que le personnage de Pio Marmaï existe à cette époque-là. Il fallait que son personnage croie en l'au-delà, et qu'il passe pour un être curieux à l'esprit large, plutôt qu'un Candide ». De Thomas Edison à Arthur Conan Doyle, le spiritisme, les séances et autres tentatives de communication avec l’au-delà sont alors plutôt tendance.


C’est avec ces superstitions, la culpabilité et l’alcool que l’artiste-peintre joué par Marmaï s’en va trouver Suzanne, la prenant pour une médium à travers laquelle il pourrait demander pardon à sa défunte épouse. Un rôle qu'elle accepte de jouer par appât du gain, puis qu’elle poursuit avec le soutien d’Armand, galeriste et meilleur ami du peintre. De petits mensonges en grandes supercheries, La Vénus électrique nous entraîne dans une savoureuse intrigue où la fiction agit comme un révélateur pour les mort·es comme pour les vivant·es.


Vimala Pons et Gilles Lellouche Marmaï dans La Vénus électrique.
La Vénus électrique © O'Brother

Le jeu électrique


À l’égard de ce trio d’acteur·ices, Pierre Salvadori se montre fort élogieux. « J'ai besoin de comédiens comme eux qui ont en eux une grande vérité, mais aussi une grande technique, précise-t-il. “Il faut qu'ils aient le sens du rythme, qu'ils comprennent les indications que je leur donne. La mauvaise foi, le mensonge, la surprise, il faut rendre tout ça physique. Le sens du pantomime et du corps burlesque sont des qualités essentielles pour jouer une comédie à la Salvadori. “Savoir jouer un texte et le rendre musical, drôle, décalé, ça demande une immense technique. Tout le monde n’en est pas capable ».


Et Vimala Pons, qui joue la défunte Irène ? « C'est peut-être la personne sur laquelle je suis le moins intervenu. C'était celle qui était la plus proche de son personnage. J’ai eu le sentiment qu’il fallait la laisser incarner et ne pas trop fabriquer des ruptures comiques ou des choses comme avec elle”. Tout juste auréolée d’un César de la meilleure actrice dans un second rôle pour L’attachement, elle donne au charme suranné de La Vénus électrique une certaine modernité. “Elle a constamment irrigué le film de ce qu'elle était, en éclairant son personnage, en lui apportant sa lumière. Quelque part je l’ai un peu volé pour le film : elle avait déjà cette présence et cette singularité dont j’avais besoin.” Sa performance est, il est vrai, nécessaire au fonctionnement du récit : c’est à travers cette défunte, dont le trépas hante les personnages, qu’une flamme finit par s’allumer en chacun d’eux.


Anaïs Demoustier dans La Vénus électrique.
La Vénus électrique © O'Brother

Une comédie revitalisante


Le cinéaste, qui nous avoue avoir été par le passé insatisfait de certain·es actrices et acteurs, sait à quel point il est nécessaire de bien s’entourer. “Certains [comédiens] se demandent si je ne suis pas fou”, nous dit-il avec amusement. C’est un point sur lequel il insiste : la comédie, plus que d’autres genres cinématographiques, implique une vraie part de risque : "Il faut énormément de croyance quand on met en scène un gag. On ne sait jamais si à l'arrivée ça va déclencher un sourire, une hilarité. C'est un petit peu paniquant de fabriquer une comédie ! Il y a cet impératif comique : vous faites une promesse aux spectateurs que vous allez les faire rire. Et si vous faites défaut, c'est comme une trahison.


Dans l’élaboration de ses films humoristiques, le grand modèle de Salvadori reste encore et toujours Ernst Lubitsch. « J'ai découvert le cinéma, ce qu’était vraiment la mise en scène, le langage du septième art grâce au Ciel peut attendre. » Réalisateur allemand naturalisé américain en 1935, Lubitsch est l’auteur de quelques-unes des plus belles comédies de l’âge d’or hollywoodien, comme Ninotchka Jeux dangereux ou encore Rendez-vous.  La précision de leur humour, l’élégance de leur intrigue, la finesse de leurs dialogues sont des influences majeures sur les films de Salvadori. En plaçant le récit de La Vénus électrique en 1928, il semble chercher plus que jamais une proximité à avec son maître à penser, lui empruntant un soupçon de son ironie.


Vimala Pons et Pio Marmaï dans La Vénus électrique.
La Vénus électrique © O'Brother

Le cinéaste français l’a d’ailleurs bien compris : c’est souvent dans le drame et la tristesse que le rire peut triompher le plus fort. À ses yeux, la comédie relève d'un choix esthétique, et presque philosophique. « Faire de la comédie, ça demande déjà une forme de croyance : c'est croire en une forme de joie, en l'idée que la fiction peut nous élever, qu'elle peut nous sauver. Elle peut nous aider à vivre”. Sa filmographie en témoigne. De Cible émouvante à La Petite bande en passant par Hors de prix, son œuvre est jalonnée d’histoires de survivants, de gens qui sortent de la dépression, qui essaient de s’extraire de leur condition.


La comédie,  une apologie de la vitalité ? Ça électrise un peu nos existences. J'ai l'impression qu’elle peut d'une certaine façon nous intoxiquer, nous enivrer. Et choisir la comédie, c'est choisir de croire à la fiction comme quelque chose qui peut être revitalisant.” 



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