Entretien avec Diego Céspedes, le prometteur cinéaste à l’origine du Mystérieux Regard du flamant rose
- Léopold Vézard
- il y a 5 heures
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Après avoir envoûté Cannes en repartant avec le prix Un Certain Regard, Le Mystérieux Regard du flamant rose s’apprête à sortir en salles. Rencontre avec Diego Céspedes, le réalisateur de ce geste poétique au milieu du désert chilien.

Après plusieurs courts métrages couronnés de succès, Le Mystérieux Regard du flamant rose est votre premier long métrage. Était-ce difficile de passer du court au long-métrage ?
Ça s'est fait naturellement. Ce n'est pas quelque chose auquel j'ai beaucoup réfléchi. Je n'ai jamais pensé que ce serait plus difficile ou différent : je l'ai simplement découvert en le faisant. Je pense que cette distinction relève davantage de l'idée que de la réalité. Même si bien sûr, réaliser un long métrage demande beaucoup de travail et c’est très différent : on passe plus de temps sur le casting, le scénario, les financements, etc. Mais au quotidien, je ne vois pas la différence : je me dévoue simplement corps et âme dans ce que je fais.
Vous avez expliqué que votre film était le fruit d'un travail collectif, et non seulement de votre vision de réalisateur. En pratique, comment cette dynamique s’est-elle traduite sur le tournage ?
Même s’il y a un personnage principal, c’est une histoire chorale où l’on rencontre un bon nombre de personnages auxquel·les on peut facilement s’attacher. C’était donc un véritable travail collectif car on a beaucoup discuté avec les comédiennes, et ça a fait évoluer le scénario. Le plus grand changement, ça a vraiment été de transposer leurs personnalités dans leurs personnages : c’est là que leur âme s’invite dans le film et change tout. C’était très agréable de laisser le laisser le film suivre cette voie, suivre leurs personnalités. Et puis sur le plateau, c’était très spontané de travailler avec elles. On a vraiment formé une famille. Et ça se voit quand on regarde le film.
D’une certaine manière, est-ce qu’il y a aussi votre propre famille dans ce film ?
Oui, mais ce n’est pas forcément quelque chose de très structuré, c’est plus un mélange de personnes que je connais, avec beaucoup de fiction en plus. Je dis toujours que le personnage principal, Lidia, s’inspire de mes propres frères et sœurs et a beaucoup de leurs personnalités. Et ça se voit. Je les reconnais à chaque fois que je regarde le film. Mais il y a aussi d’autres personnages qui s’inspirent de mes amis, des histoires que j’entends, des histoires qui me touchent. Un vrai mélange.

Penses-tu que l'enfant que tu étais autrefois pourrait s'identifier aux personnages que tu as créés ?
D'une certaine manière, oui. D'une certaine manière, non. Par exemple, je considère Lidia comme ma sœur, ma cousine : c'est un ensemble de personnes que j'aime vraiment. Donc, oui parce que je m’identifie à la façon dont j’ai découvert certaines choses. Mais non parce que je les identifie davantage aux personnes que j'aime plus que moi-même.
En ce qui concerne vos sources d'inspiration, vous avez mentionné la photographe chilienne Paz Errázuriz. Comment avez-vous transposé ses photographies dans votre film ?
C’est d’abord les détails. Mais ce n’est pas tant de la photographe qu’on s’est inspiré, mais des filles devant l’objectif. Par exemple, on a beaucoup repris le style de maquillage qu’elles utilisaient à l’époque. On a repris des éléments très concrets et on les a transposés dans le film. C’est une combinaison de nouveautés et du style qu’elles construisaient dans un contexte plus modeste, de toute cette élégance qu’elles dégagent malgré le manque d’argent. C’est tellement beau.
On vous a souvent comparé à Pedro Almodóvar. Considérez-vous cette comparaison davantage comme un honneur ou comme le symptôme d’une essentialisation de votre cinéma fondée sur sa queerness ?
J’admire beaucoup Almodóvar, mais je ne pense pas avoir vraiment de lien avec lui. Il n’a pas été une source d’inspiration directe pour ce film. Je dis toujours que les travestis, les personnes trans, existaient avant lui. Il les a simplement mis en avant en premier. Mais toutes les blagues, le sens de l’humour, je les ai tirés de la réalité, pas du cinéma. Je travaille simplement avec des personnes queer.

En faisant de “la peste” un élément central du récit, votre film s’impose comme une représentation visuelle de la crise du sida, sans que le mot ne soit jamais utilisé. Pourquoi avoir fait ce choix de ne pas le nommer ?
Parce que c’est un film qui ne parle pas du sida. Bien sûr il y a un contexte, c’est l’intrigue du film… Mais ce n’est pas un film qui cherche à expliquer ce qu’est le sida. Il s’intéresse d’abord à cette communauté qui a dû se battre pour survivre dans des moments sombres. C’est ça que je voulais mettre en avant, pas le sida. Pour moi, ce n’était pas une question de parler du sida, mais de parler de comment survivre. Même si j’en sais beaucoup sur la maladie, parce que ma famille y a été directement confrontée : mes parents avaient un salon de coiffure, et travaillaient avec des hommes gays, qui sont tous morts du sida. C’est donc une maladie dont j’entends beaucoup parler depuis que je suis bébé. C’était très naturel pour moi de raconter cette histoire.
Comment avez-vous réussi à trouver l'équilibre entre d’un côté, la violence et la lutte pour la survie et de l’autre, toute la douceur et la tendresse de votre film ?
Je pense que c'est quelque chose de génial qui se produit dans la vie. Il n'y a pas que de la violence, il n'y a pas que de l'amour : c'est un mélange de tout. Et je pense que personne ne peut se limiter à un seul aspect. Alors, pourquoi un film n’en montrerait-il qu’un seul ? C’est un équilibre que je recherche petit à petit quand j’écris le scénario.

Toute l'histoire se déroule dans le désert d'Atacama au nord du Chili. Mais avant de le faire découvrir au spectateur, comment avez-vous vous-même découvert ce désert ?
La principale source de revenus du Chili provient des sociétés minières. On entend donc beaucoup parler du désert et du fonctionnement des sociétés minières, des mineurs et de leur univers. Un monde très viril et masculin, mais avec beaucoup d’autres mondes à l’intérieur. C’est vraiment intéressant, car on en a une image mythique, on a l’impression de bien le connaître, même si l’on n’y est jamais allés. J’ai donc trouvé ça génial d’y situer mon récit parce que le désert est quelque chose de tellement chilien. C’est quelque chose qui fait partie de l’histoire chilienne, de la culture chilienne.
En réalisant votre premier long-métrage, est-ce que vous aviez réfléchi au message que votre film porterait ?
Quand j'écris le scénario, je ne pense pas vraiment au message. C'est plus quelque chose qui se précise après coup. Bien sûr, le film va intégrer le message au fur et à mesure, mais ce n’est pas quelque chose dont j'étais vraiment conscient pendant l'écriture. Bien sûr, c’est un film qui défend les personnes queer et les femmes. Mais ce n’est pas un tract : il ne cherche pas à vous faire changer d’avis. Il raconte simplement la bonté d’âme de ces personnages en affirmant qu’ils sont des êtres humains. Finalement, le message s’impose de lui-même, mais ce n’était pas une intention consciente.

Depuis que vous avez présenté votre film à Cannes l'année dernière, le Chili a un nouveau président José Antonio Kast qui mène une politique réactionnaire. En tant que cinéaste, comment percevez-vous ce changement politique ?
Lorsque nous créons une œuvre d’art, je pense qu’il est important que nous ne réfléchissions pas trop au message, car cela risquerait de la transformer en tract. Mais nous nous devons d’exprimer ce que nous ressentons, de dire ce que nous pensons. Je pense par exemple qu’il est très important d’être engagé politiquement dans la promotion du film. Et je le suis. Je le dis tout le temps mais je pense qu’il est important que les minorités et les personnes qui ne sont pas privilégiées continuent de s’exprimer, que nous continuions à parler. Parce que c’est ce qu’ils veulent nous enlever. Ce qui se passe au Chili en ce moment est un phénomène mondial. Là-bas, le prétexte est sécuritaire. En Argentine c’est l'économie tandis qu’aux États-Unis ou en Europe, ce sont les immigrés. Nous devons lutter pour qu’ils n’arrivent pas au pouvoir. Nous devons défendre nos positions, nous devons réaffirmer que nous sommes des êtres humains. Je m'investis beaucoup dans ce sens, et je ne cesse d’encourager les autres à le faire. Je refuse de m’associer à des artistes qui ne sont pas engagés politiquement. Je privilégie davantage le fait d’être humain et de respecter les autres. Car en tant qu’artiste, d'une certaine manière nous racontons l’histoire de l’humanité, et nous ne pouvons le faire sans respecter chacun. Pour moi, c’est très important.
Et pensez-vous que le cinéma, dans ce contexte, puisse nous aider ?
Oui, bien sûr. Je pense qu’il est très important d’adopter un discours positif, de continuer à parler et à dire que ce genre de vie est possible. Nous ne sommes pas les méchants, et eux non plus. Nous essayons simplement de trouver notre place dans cette vie. Il faut que nous ayons un meilleur discours politique.

On a annoncé hier que vous feriez partie du jury du Festival de Cannes. Appréhendez-vous de passer du côté de ceux qui font des films à celui de ceux qui décernent les prix ?
Je suis très enthousiaste à l’idée de voir tous ces films. D’habitude, lorsque je vais à Cannes, je vois peu de films, car j’ai beaucoup à faire. Mais cette fois, je vais juste regarder des films, et c’est très excitant. Surtout que je suis fan de beaucoup de gens en compétition.
Mais cela ne signifie pas que vous vous éloignez de la réalisation, car vous travaillez actuellement sur votre deuxième long métrage. Quels sont vos espoirs pour ce projet ?
Je ne peux pas en dire trop, mais le titre est The Case of a Boy Who Lost His Heart. On y travaille actuellement, et c’est tout ce qui compte car je fais ce que j’aime, et je n’arrêterai jamais de le faire.



