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Lynne Ramsay, Jennifer Lawrence et Robert Pattinson sur Die My Love : Regards croisés sur un film intime

Présenté en compétition officielle à Cannes, Die My Love, le cinquième long-métrage de la réalisatrice écossaise Lynne Ramsay, est une expérience sensorielle, un choc physique. Le film, en salles le 29 avril, ausculte l'effondrement intérieur d'une femme après la naissance de son enfant. C'est un film radical, animal et épuisant, qui offre à Jennifer Lawrence l'un des rôles les plus intenses de sa carrière. Rencontre avec l’équipe du film, à Los Angeles.



Une expérience. C'est ce que Lynne Ramsay, l'une des voix les plus singulières du cinéma contemporain, voulait offrir aux spectateurs avec Die My Love. Une expérience à la hauteur de sa lecture du roman du même nom, sur lequel son film repose. C'est Jennifer Lawrence qui a initié le projet. Dans un mail, elle a confié à Lynne son envie de travailler avec elle et lui a suggéré la lecture de Die My Love écrit par l'Argentine Ariana Harwicz. Elle avait découvert ce livre grâce au book club de Martin Scorsese. La matière était dense, surprenante. « C'est un conte de fées sombre », analyse la réalisatrice.


Jennifer Lawrence dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Die My Love, c’est l'histoire de Grace, autrice new-yorkaise qui a quitté la ville pour la campagne. Son mari, Jackson, a hérité de la maison de son oncle, à des kilomètres du voisin le plus proche, mais à deux pas de chez sa mère. Très vite, l'isolement, le silence, la maternité dévorent la jeune femme. « Au début du film, c'est un jeune couple plein d'espoir », explique Lynne Ramsay. « Elle va écrire son livre, lui va faire sa musique. Et puis les fissures commencent à apparaître avec la naissance du bébé. Elle se sent de plus en plus isolée, de plus en plus invisible. Son identité commence à s'effacer. En tant que nouvelle mère, on a l'impression que son existence bascule complètement. C’est quelqu'un de créatif et elle se retrouve enfermée avec son bébé. Elle aime profondément son enfant, mais tout commence à se déliter. »


Jennifer Lawrence a convaincu Lynne Ramsay, « une poète », d'adapter le roman. Ensuite il a fallu trouver des financements. « C'était un film difficile à vendre », déplore Jennifer. « Un sujet féminin, pour un public adulte... On ne peut dire que les gens se bousculaient pour nous donner de l’argent».


Jennifer Lawrence et Robert Pattinson dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Une femme insoumise et libre


Lynne Ramsay a été séduite par la « liberté » de ce personnage. « Il y a quelque chose d'irrévérencieux chez elle, quelque chose d'insoumis. Elle peut être frustrante, on ne sait jamais ce qu'elle va faire. » Dans ce rôle de mère au foyer qu'elle n'a pas souhaité, Grace a l'impression de disparaître. Et au lieu d'accepter ce glissement vers le néant, elle hurle au monde : Regardez-moi. « Elle se rend très visible. Et la sauvagerie que Jackson aimait chez elle au départ devient menaçante. » 


Face à la tempête qu'est Jennifer Lawrence dans le rôle de Grace, Robert Pattinson joue l'effacement. « Dans le roman, le personnage masculin est décrit comme une sorte de créature fantomatique et inutile, une incarnation de la déception de Grace », explique l’acteur. Jackson veut tellement que tout aille bien qu’il refuse de se demander pourquoi rien ne va.


Jennifer Lawrence dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Lynne Ramsay a fait en sorte de préserver la liberté du personnage de Grace, voire de l'amplifier, en offrant un cadre de travail adapté, un monde dans lequel ils pouvaient se mouvoir en suivant leurs instincts. Jennifer Lawrence, enceinte lors du tournage, était prête à explorer l'animalité inhérente à sa condition. « Quand on est enceinte, on est dans un espace un peu animal », analyse l'actrice. « Combiné à l'isolement de Grace, ça a créé une sorte de bête sauvage qui fait les cent pas dans une cage. »


La réalisatrice a fait de la place à l'improvisation, laissant tourner les caméras longtemps, à l'affût de l'instant où le personnage prendrait le dessus sur son acteur. C'est comme ça que Jennifer Lawrence s'est mise à ramper. Et c’est aussi dans ce cadre qu'elle a léché la vitre d'une fenêtre. Un geste lent, hypnotique, spontané, qui est l'une des scènes les plus puissantes du film. « Elle ressemblait à un animal pris au piège dans cette maison », constate Ramsay.


Sissy Spacek et Robert Pattinson dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Pour atteindre ce lâcher prise, Robert Pattinson et Jennifer Lawrence ont suivi des cours de danse « embarrassants », volontairement déstabilisants. Le but : créer une intimité physique que le scénario seul n'aurait pas pu générer. « On retournait rarement dans nos caravanes », se remémore Pattinson. « Il y avait quelque chose d'utérin là-dedans. La frontière entre soi-même et le personnage devenait très mince. » Le travail d’ambiance a commencé bien avant le début du tournage, Lynne Ramsay envoyait à ses acteurs des peintures d'Edward Munch, de la musique, « des choses que je trouvais pertinentes. » « Lynne ne donne jamais de directives trop directes », nous raconte Pattinson. « Elle crée une aura. On sait ce qu'elle veut parce qu'on a vu ses films précédents, on comprend l'ambiance qu'elle souhaite. »


La musique comme guide


La musique est l'un des aspects les plus remarquables de Die My Love. Elle ne sert pas d'accompagnement mais de matière première dans la mise en scène. Elle était omniprésente sur le plateau. Une première pour les deux acteurs. Robert Pattinson se souvient : « Les premiers jours de répétition, on travaillait sur une grande scène de danse qui n'est quasiment pas dans le film. Lynne changeait les chansons en permanence. On commençait avec quelque chose de romantique, puis elle passait à un morceau punk très agressif. On essayait de comprendre: ces gens sont-ils tendres l'un avec l'autre, ou physiquement intenses ? Juste en changeant la chanson, tout changeait. »


L'utilisation de Little April Shower, la chanson de Bambi, est un choix à la fois déconcertant et logique. Dans une scène où Grace est seule, dehors avec son bébé, en pleine nature, le morceau crée un effet de décalage troublant. L'innocence de la mélodie enfantine se retourne contre elle-même pour produire quelque chose de profondément inquiétant. « Il y avait une forme d'innocence dans cette scène, mais aussi quelque chose de surréel. Je trouvais que ça fonctionnait vraiment bien», se réjouit Lynne Ramsay.   


Jennifer Lawrence dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Mais c'est peut-être dans la répétition obsessionnelle d'un même morceau des Fontaines D.C. que le geste musical de Ramsay trouve sa forme la plus aboutie. Jouée en boucle jusqu'à l'épuisement, la chanson fragmente le temps, installe l'ennui et l'agitation comme deux faces d'un même état. « Elle ne sait pas quoi faire d'elle-même. » La musique ne commente pas l'état mental de Grace, elle le provoque.


Jennifer Lawrence, que la prestation de Gena Rowlands dans le film Une femme sous influence a beaucoup inspiré, confirme que la dimension sonore a aidé à la construction de son personnage. Pour la grande scène de dérapage après le mariage, Lynne Ramsay a glissé un morceau des Sleigh Bells dans l'oreille de son actrice. « C'était exactement l'énergie qu'il me fallait pour entrer dans cet espace », constate Jennifer Lawrence. 


Jennifer Lawrence et Sissy Spacek dans Die My Love.
Die My Love © Cinéart

Un film sensoriel


Photographe avant d’être devenue réalisatrice, Lynne Ramsay a voulu faire de Die My Love « une expérience immersive, tridimensionnelle ». C'est un film sensoriel destiné à être ressenti, de tout son être, qui brouille la frontière entre le réel et l'imaginaire. « On est dans le monde de Grace. On se demande: est-ce que ça s'est vraiment passé ou est-ce dans sa tête ? » C'est un film destiné à ouvrir un débat à la sortie de la salle de cinéma. Die My Love dissèque le post-partum mais aussi l'écosystème qui le rend dévastateur : l'isolement social, la dépendance économique, le blocage créatif, et l'incapacité d’un homme à voir sa femme autrement que comme un problème à résoudre.


« En apparence, le film parle de post-partum et d'un couple qui change avec l'arrivée d'un bébé. Mais Lynne voit à travers les histoires », analyse Lawrence, frappée par l'isolement de son personnage. « Quand j'ai eu mon premier enfant, avoir une communauté a été essentiel pour moi. Votre vie change du jour au lendemain. C'est fini, vous repartez de zéro. »


Robert Pattinson conclut: « Des gens que je connais ont vu le film, et c'est fascinant de voir qui s'y connecte profondément. J'ai reçu des messages qui m'ont fait voir ces personnes différemment. Ce qui compte, ce ne sont pas tant les thèmes qui sont abordés que la singularité du regard. Des réalisateurs comme Lynne font un cinéma totalement unique et cette singularité force les gens à en parler, parce qu'on ne peut pas regarder quelque chose d'une telle intensité et rester silencieux. »



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