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We Need to Talk About Kevin : Portrait d'un jeune fils indéchiffrable

À l’occasion de la sortie de Die my love, retour sur l’un des films les plus sombres et fascinants de la cinéaste Lynne Ramsay.



Des corps pressés les uns contre les autres, couverts de chair et de sang. Lentement, une jeune femme se détache de la masse rougeâtre, puis est hissée à bout de bras par la foule. Elle sourit, puis éclate d’un grand rire, comme enivrée. Tout va bien ; nous sommes à Buñol, en Espagne, une petite commune où l’on célèbre chaque année la Tomatina, une bataille de légumes folklorique qui inonde les rues d’une couleur pourpre. Un instant d’extase et de bonheur, qu’Eva (Tilda Swinton, magnétique) situe pourtant comme la première prémisse de son long cauchemar.


Nous la retrouvons seule, des années plus tard, dans une petite maison de banlieue. Ses voisins l’évitent, ses collègues murmurent à son passage, et il n’est pas rare qu’elle se réveille en découvrant qu’un seau de peinture a été balancé sur sa façade. La raison de ce harcèlement ? Elle est la mère de Kevin. 


Tilda Swinton dans We Need to Talk About Kevin.
We Need to Talk About Kevin © Imagine Film Distribution

Jour après jour, elle tente de se rappeler de son histoire, de la trajectoire sinueuse qui a amené son fils à commettre l’irréparable. Était-elle une si mauvaise mère ? Après tout, cet enfant, elle n’en voulait pas. Dès le début de la grossesse, elle était au mieux indifférente, au pire réfractaire.


L’accouchement lui-même, filmé au travers de lentilles déformantes, s’apparente à une séance de torture. L’enfant a-t-il pu ressentir ce mélange d’appréhension et de ressentiment dès sa naissance ? Eva ne rêvait que de voyages et d’expéditions, et la voilà contrainte par son mari à quitter son appartement new-yorkais pour élever son fils dans une banlieue placide.


Tilda Swinton et Ezra Miller dans We Need to Talk About Kevin.
We Need to Talk About Kevin © Imagine Film Distribution

Un fils qui semble, dès ses premiers mois, vouer une haine viscérale, presque surréaliste, à sa mère. Cela commence par des pleurs ininterrompus - splendide idée que cette scène où Eva trouve un réconfort paradoxal auprès du chaos des marteaux-piqueurs. Puis, Kevin grandit, sa conscience s’affine, et ses actes de méchanceté prennent un versant plus manipulateur, plus inquiétant, presque sociopathique.


En adéquation avec l’incessant ressac mémoriel d’Eva, la mise en scène de Lynne Ramsay travaille un montage non-linéaire d’une rare virtuosité, où chaque élément devient l’écho aiguisé d'un autre, ouvrant les portes un labyrinthe de sensations aussi magnétique qu’éreintant.


Ezra Miller dans We Need to Talk About Kevin.
We Need to Talk About Kevin © Imagine Film Distribution

Malgré sa dimension psychologique, We Need to Talk About Kevin ne cherche pas vraiment à nous expliciter les raisons de l’acte de Kevin. Tout au plus nous laisse-t-il des bribes d’indices plus ou moins pertinents, qui finissent toujours par glisser sur le visage insondable d’Ezra Miller, ici dans son rôle le plus impressionnant.


L’horreur, la vraie, dépasse la somme de ses parties : lorsqu'Eva contemple son fils, le sol se dérobe sous ses pieds. Elle se retrouve face à un gouffre. Incapable d’en sonder le fond, We Need to Talk About Kevin fait encore mieux : avec sa mise en scène impressionniste, il nous confronte au vertige de celle qui se trouve au bord.


Avec Tilda Swinton, Ezra Miller, John. C. Reilly. 112 minutes, États-Unis.


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