Cannes : Fatherland, une plongée dans l'Allemagne d'après-guerre
- Stanislas Ide

- il y a 8 heures
- 2 min de lecture
Après les somptueux Ida et Cold War, Pawel Pawlikowski revient en compétition avec Fatherland, notamment porté par Sandra Hüller.

L’intime est politique, c’est bien connu ! Mais qu’en est-il de l’inverse ? Quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’écrivain et prix Nobel de littérature Thomas Mann (Hanns Zischler) se rend pour la première fois en Allemagne depuis son exil aux États-Unis. Accompagné de sa fille Erika (Sandra Hüller), il voyage de Francfort à Weimar pour recevoir deux prix honorifiques, un de chaque côté du rideau de fer. L’occasion pour le duo d’observer deux nouveaux États fort différents, mais prétendant chacun défendre l’essence de la culture allemande.

Si le vertige identitaire parcourt la filmographie entière de Pawel Pawlikowski, il se dédouble dans Fatherland. Il y a d’abord le vertige polarisant du retour aux sources pour ces deux personnages devenus étrangers dans leur propre pays. Face à deux versions exacerbées d’une prétendue identité allemande, le père et la fille mesurent l’artificialité des vérités qu’on leur assène, sans pouvoir nier un attachement matriciel à leur patrie divisée. Connu pour la composition virtuose de sa photographie en noir et blanc, Pawlikoski en profite pour marier la forme et le fond. Notamment dans de superbes plans de foule assise, où tout le monde regarde religieusement dans un sens, sauf une personne, dénotant malgré elle. Comme s’il était fou de regarder à gauche quand le reste du monde se tourne à droite, ou vice-versa. Le paradoxe est tout tracé. À quoi bon chercher l’unité d’un régime dans l’identité nationale, si c’est pour en nier la multiplicité ?

Il y a ensuite le vertige intime d’un frère absent. Le frère d’Erika, le fils de Thomas, est au centre de la très intrigante scène d’introduction, et marque ensuite le film par son absence grandiose. Le manque traverse donc le récit pour lui procurer sa tension narrative. Le manque de repères identitaires dans une Allemagne refaçonnée, tout comme le manque d’amour pour un enfant non-aligné. Là aussi, la richesse de la photographie invite à la réflexion. Comme à son habitude, Pawlikowski utilise le format resserré du 4:3 et place les visages au centre, voire dans le bas du cadre. Il crée ainsi des poches d’air au-dessus de ses personnages, donnant presque forme au poids d’un dieu (Ida), d’un amour impossible (Cold War) ou d’un deuil ignoré (Fatherland).
Avec Sandra Hüller, Hanns Zischler, August Diehl. Italie/Pologne/Allemagne/France, 82 minutes.



