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Critique : La Bête de Bertrand Bonello

Les sentiments parasites

© Carole Bethuel

Décrire La Bête, le nouveau film de Bertrand Bonello, comme une romance serait sans doute trompeur. Cauchemar anxieux d'une audace folle, ce terrible morceau de cinéma a davantage le parfum d'un poison que celui de l'eau de rose. Mais on peut difficilement retirer à cette œuvre aux multiples facettes un certain penchant passionnel : son histoire, après tout, est celle d'un homme et d’une femme qui se retrouvent inlassablement, d'incarnation en incarnation, d'époque en époque, attiré·es l'un par l'autre. D'abord dans le Paris de 1910, où leur relation est extra conjugale, puis dans le Los Angeles de 2014, où leur solitude respective trouve un aboutissement des plus saisissants, et enfin en 2044, dans la capitale française désormais quasi déserte, où les émotions fortes sont considérées comme inutiles par l'intelligence artificielle dominante. 


C'est ce futur dystopique qui sert de cadre et de prétexte au film : déterminée à trouver un travail, Gabrielle (Léa Seydoux) se soumet à une série d'opérations pour se débarrasser de ses affects, et revisite au cours de celles-ci ses vies antérieures, et ses rencontres avec Louis (George MacKay). Bonello utilise ce cadre de science-fiction avec une certaine malice, entre clichés du genre (déshumanisation, robots réalistes mais grotesques) et vraies préoccupations, dans des décors minimalistes aux surfaces glaçantes. On pourrait presque y voir des accents de parodie, mais le film n'est jamais aussi direct : la SF ici est surtout l'expression ludique d'inquiétudes sincères. 


Les anxiétés fort contemporaines qui habitent le film surgissent aussi dans sa partie historique : entre la crue de la Seine de 1910, qui y joue un rôle-clé, et la crise climatique actuelle, le parallèle est vite fait. Creusant le genre des films en costumes, tel que Le temps de l'innocence de Martin Scorsese, le cinéaste joue le jeu, s'abandonnant à un récit peut-être plus conventionnel mais finalement envoûtant, nourri par la passion de ses personnages, et par leur peur tétanisante que « quelque chose de terrible va arriver » (un des rares éléments de la nouvelle La Bête dans la jungle d'Henry James, dont le film est très librement inspiré, à subsister). 


C'est dans sa partie relativement contemporaine que cette peur se fait la plus présente. Brassant la solitude des grandes villes, l'aliénation du virtuel et la montée du masculinisme, Bonello crée l'inquiétude dans un Los Angeles fait de grandes villas ultra-sécurisées, mais peuplé de personnages vulnérables et dangereux. Là aussi, les références abondent, le réalisateur français convoquant notamment les films de David Cronenberg (Maps to the stars) et David Lynch (Mulholland Drive). Nul besoin cependant de saisir ces références pour être transi par La Bête : le spectacle que le film déroule est viscéral, dépassant tout plaisir cinéphilique né du clin d'œil. 


Dans ce mélange d'époques, sans cesse parasité par un montage savant et audacieux, les personnages incarnés par Léa Seydoux et George MacKay s'entrechoquent de plus belle, se décomposent, se recomposent. Leur partition respective est des plus complexes : ils n'incarnent pas trois personnages différents chacun, mais deux âmes, altérées par ce qu'elles ont vécu dans chaque époque. 


Hanté à la fois par le passé, le présent et le futur, le film déborde d’idées, de motifs obsédants et de discours interpellants. Impossible de réduire la matière du film à quelques idées : sans cesse mouvant, La Bête prend des formes multiples pour mieux nous stimuler, nous envoûter, nous perturber. De son prologue, qui place Léa Seydoux devant un fond vert, obéissant aux instructions du réalisateur pour jouer une scène-clé du film, à sa conclusion, qui résonne comme un grand cri à travers les époques, le film n'a de cesse de troubler notre regard. Un chef-d'œuvre, fort probablement. 


RÉALISÉ PAR : BERTRAND BONELLO

AVEC : LÉA SEYDOUX, GEORGE MACKAY, GUSLAGIE MALANDA  

PAYS : FRANCE / CANADA

DURÉE : 146 MINUTES

SORTIE : LE 6 MARS

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