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Critique : Les Huit Montagnes de Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch

De l'amitié céleste

© KFD

Perdus dans une vallée alpine en Italie, deux jeunes garçons tombent en amitié. C’est la montagne qui les réunit mais c’est elle aussi qui les voit se perdre, se retrouver, se confronter. Si le long-métrage de Felix van Groeningen et Charlotte Vandermeersch explore une relation de camaraderie masculine de l’enfance à l’âge adulte, son principal sujet, celui qui trône au-dessus des évènements et parfois les incarne, c’est bien la montagne.


Les cinéastes exploitent avec élégance et avec une certaine audace leur format d’image 1:37, très resserré et qui parvient néanmoins à rendre toute la majesté et la verticalité des paysages. Le Val d’Aoste se révèle dans toutes ses nuances, abondant de lumière et de couleurs en été, violent et secoué par les vents en automne et couvert d’un menaçant linceul blanc en hiver. La montagne est tour à tour accueillante et froide, généreuse et sévère, mortelle même parfois ; elle est la scène parfaite pour évoquer la volatilité des relations humaines.


Car à travers l’amitié de Bruno et Pietro, c’est tout un pan de la société italienne que les cinéastes détricotent. Les relations de classe notamment, entre un couple urbain instruit et des bergers qui laisseraient volontiers Bruno sans éducation formelle ; ou encore les amis branchés de Pietro qui aiment tant la nature qu’ils s’imaginent y faire pousser de nouvelles maisons équipées. Bruno leur tiendra d’ailleurs une profonde réflexion sur ce concept de nature, réalité tangible pour lui qui a toujours vécu à flanc de montagne, fantasme aussitôt réduit à néant par celles et ceux des villes. La famille est aussi centrale ; alors que Pietro se brouille avec son père, Bruno prend, d’une certaine manière, la relève. Les liens du sang sont-ils finalement ceux qui comptent ?


En suivant leurs destins croisés de l’enfance jusqu’à la fin de la trentaine, Les Huit montagnes s’inscrit dans la tradition des grands films romanesques, presque littéraires, qui ne sont aujourd’hui plus à la mode. Adapté d’un roman éponyme de Paolo Cognetti, le récit se marie parfaitement à la beauté plastique saisie par les cinéastes et à l'incommensurabilité de leur sujet. Difficile de ne pas penser, face à ce sentiment de nature si bien retranscrit, aux longs-métrages de Werner Herzog ou encore, lors de ses explorations népalaises, au manga de Jirō Taniguchi, Le Sommet des dieux, récemment adapté avec brio en film d’animation par Patrick Imbert.


Servi par des comédiens impliqués, notamment physiquement pour des scènes impressionnantes en altitude, le film bénéficie aussi du travail du directeur de la photographie Ruben Impens. Vieux compagnon de route de Felix van Groeningen, celui qui a aussi mis en lumière Titane ou Grave nous fait de temps à autre toucher au sublime vertigineux des hauteurs. Détonnant dans la cinématographie de son co-réalisateur et impressionnant comme première expérience de réalisation de Charlotte Vandermeersch, Les Huit montagnes mérite amplement son Prix du jury au Festival de Cannes 2022.


Film atmosphérique par excellence, il profite pleinement de son visionnage en salle. Son histoire aux tenants très masculins, voire virils, ne séduira peut-être pas tous les publics. Mais sa manière de capturer l’orgueilleuse intemporalité des sommets transcende complètement son récit, et ne manquera pas de sidérer spectateurs et spectatrices… Les Huit montagnes se révèle, visuellement, un des plus beaux films de l’année.



RÉALISÉ PAR : FELIX VAN GROENINGEN et CHARLOTTE VANDERMEERSCH

AVEC : ALESSANDRO BORGHI, LUCA MARINELLI

PAYS : ITALIE, BELGIQUE, FRANCE

DURÉE : 147 MINUTES

SORTIE : 14 DÉCEMBRE





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