“Hurlevent”, l'amour vraiment pas ouf
- Adrien Corbeel

- il y a 1 jour
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“Hurlevent” oui, mais “Hurlevent” avec des guillemets. Derrière cette typographie un brin capricieuse se dessine l'intention annoncée du film : ceci n'est pas tout à fait une adaptation du classique d'Emily Brontë.

“Je réalise une version des Hauts de Hurlevent”, explique la réalisatrice et co-scénariste Emerald Fennell (Promising Young Woman, Saltburn). “Je me souviens l’avoir lu, mais le souvenir que j’en ai n’est pas tout à fait réel. Je voulais cette version, où certaines choses se passent alors qu’elles n’ont pas vraiment lieu dans le roman”. En mettant le titre entre guillemets, la cinéaste distingue son film des nombreuses adaptations qui le précèdent, tout en se dégageant une plus grande marge de manœuvre. C’est peut-être aussi une manière de faire taire les critiques reprochant au film de blanchir, pour la énième fois, la peau de son personnage masculin principal, Heathcliff.
Soit : prenons Emerald Fennell au pied de la lettre, et faisons abstraction de l'œuvre dont elle s’est inspirée, en regardant “Hurlevent” en tant que tel, à savoir une des productions hollywoodiennes les plus bizarres de ces dernières années. Doté d’un coquet budget de 70 millions de dollars et pourvu d’une gigantesque campagne marketing, “Hurlevent” est le dernier-né du soubresaut artistique de la Warner Bros : à l’instar des auteurs de Mickey 17 et Une bataille après les autres, la réalisatrice Emerald Fennell a reçu du studio les (quasi) pleins pouvoirs pour réaliser sa vision cinématographique. Qu’elle ait choisi de mettre en scène deux personnages absolument détestables force quelque peu l’admiration.

Dans le rôle de Cathy, fille d’un noble qui perd peu à peu sa fortune, Margot Robbie joue à plein poumon la cruauté, le mépris et l’égocentrisme de son personnage. Dès que ses misères commencent à inviter un peu de compassion en nous, ses actions viennent détruire notre clémence. Face à elle, Jacob Elordi joue à merveille le brun ténébreux et rustre au magnétisme animal, dont le désir pour Cathy se mêle à une soif de vengeance dévastatrice. Mais la noirceur de ses desseins finit par obscurcir toute identification. Leur romance, transclasse et aux relents incestueux, naît sous de mauvais auspices (Catherine lui impose le nom d’Heathcliff, comme son frère décédé) et prend des proportions follement toxiques au fur et à mesure que le récit progresse.

Si les personnages d’“Hurlevent” étonnent, sa mise en scène nous laisse complètement abasourdis. Dépourvu de toute intention de réalisme, le film se joue dans des décors de studios construits de toute pièce : visuellement, on assiste à la rencontre bâtarde entre le Technicolor et l’esthétique des photographies de mode. Tantôt rococo, tantôt gothique (avec brumes à foison), le film réussit l’exploit d’être d’une laideur absolument sublime et d’une beauté franchement hideuse. D’une certaine manière, cela s’accorde assez bien avec un récit dont aucun aspect n’est vraiment beau, plaisant ou salvateur. Mais les choix de Fennell n’en laissent pas moins pantois, jouant l’excès sans relâche. Quand la passion brûlante de ses personnages prend possession du récit, cette intensité fonctionne. Quand le film se laisse emporter dans une autre direction, ses excès épuisent, et frisent parfois l’incohérence.
En mettant en exergue la toxicité de leur relation, tout en s’abandonnant avec excitations aux flammes de leur passion, “Hurlevent” joue un fascinant double-jeu. Mais le film finit par perdre la face : après tant de haine déguisée en amour, le film se clôture sur un retour en arrière bizarrement nostalgique et sirupeux, qui semble contredire le peu de sens qui se dégageait du film jusque là. Déconcertant, dans le mauvais sens du terme.
Avec Margot Robbie, Jacob Elordi, Shazad Latif, Hong Chau.
136 minutes, Etats-Unis, 2026.



