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La Mouche : Nos corps comme ennemis

il y a 3 jours
2 min de lecture

Et si le pire cauchemar n'était pas une créature tapie dans le noir, mais son propre reflet, un matin, méconnaissable ? Quarante ans après sa sortie, La Mouche continue de traumatiser précisément parce qu'il ne raconte pas une invasion, mais une trahison.


La Mouche
© Twenty Century Fox

Chez Cronenberg, le monstre n'est jamais une créature venue d'ailleurs : c'est le corps lui-même qui devient l'ennemi - une obsession qui infuse toute sa filmographie sous des formes toujours renouvelées. Dans Chromosome 3 et Scanners, ce sont des mutations biologiques qui font exploser les corps, tandis que dans Videodrome, la technologie s'infiltre dans la chair jusqu'à brouiller la frontière entre organique et artificiel. Ce déplacement de l'horreur vers l'intérieur est au cœur même de La Mouche, récit tragique d’un scientifique fusionnant avec l’insecte qui s’était introduit dans sa machine à téléporter.


À sa sortie, en pleine explosion de l'épidémie de sida, le film a immédiatement été interprété comme une métaphore de la maladie et du rejet des corps contaminés par ceux qui les aimaient. Cronenberg lui-même a toujours nuancé cette lecture unique, expliquant avoir davantage pensé au cancer, voire, plus largement, à l'inéluctabilité du vieillissement. Peu importe la maladie précise à laquelle on l'associe : c'est justement cette absence de référent daté qui permet au film de continuer à parler à chaque génération de spectateur·ices, confrontée à sa propre peur de voir son corps la trahir, cellule après cellule. L'hypocondrie comme état permanent, la maladie qui isole non pas malgré l'amour des autres mais à cause de lui, et ce moment terrifiant où l'on cesse de reconnaître son propre corps comme un allié - autant d'expériences qu’une bonne partie de la planète a traversé avec le Covid.


La Mouche
© Twenty Century Fox

Cette angoisse universelle, Cronenberg la double d'un geste rare dans son œuvre, habituellement plus froide et conceptuelle : une histoire d'amour déchirante entre le scientifique Brundle (Jeff Goldblum) et la journaliste Veronica (Geena Davis), qui transfigure l'horreur en tragédie. Impuissante spectatrice d'une transformation qu'aucun antidote ne peut inverser, cette dernière assiste à nos côtés à la perte d'un être aimé. Le film évoque aussi, en filigrane, La Métamorphose de Kafka : l'enfermement et l'ostracisation de celui dont le corps se dégrade quand l'esprit, lui, subsiste encore un temps.


Les effets spéciaux de Chris Walas, récompensés d'un Oscar, jouent un rôle essentiel dans l’intemporalité du film : entièrement pratiques, les prothèses et le maquillage qui accompagnent la métamorphose de Brundle continuent de traumatiser exactement comme en 1986, précisément parce qu'ils reposent sur une matière organique et un dégoût viscéral, jamais démodés par une esthétique numérique datée.


La Mouche
© Twenty Century Fox

Quarante ans plus tard, La Mouche reste ainsi un film sans date de péremption, pour une raison très simple : il ne parle pas d'un monstre venu d'ailleurs, mais de ce que chacun redoute confusément en lui-même voir son propre corps devenir, un jour, une menace. Un body-horror qui, sous ses dehors répugnants, n'a jamais cessé d'être une histoire d'amour au bord du gouffre.

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