L’Intemporalité de The Thing : Quand tout commence mal...et que tout finit mal
À l'occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinematek de Bruxelles du 2 au 30 septembre, retour sur The Thing (1982)

Sorti la même semaine qu'E.T., The Thing fut accueilli à l'époque comme un flop retentissant : le public voulait de l'émerveillement, Carpenter lui offrait une paranoïa totale et une fin sans espoir. Le film raconte l'histoire d'une équipe scientifique isolée dans une base perdue en Antarctique, confrontée à une créature extraterrestre libérée des glaces après des millénaires, capable d'imiter parfaitement n'importe quel organisme qu'elle absorbe. Mais le vrai sujet du film n'est pas la créature elle-même : c'est l'impossibilité de savoir qui, parmi les douze hommes de la base, est encore humain. Le doute contamine autant l'écran que la salle.

Ce vertige-là n'a pas de date de péremption : il résonnait avec l'angoisse de l'infiltration soviétique en 1982 ; quelques années plus tard, la critique y a lu une métaphore de l'épidémie de sida naissante, entre contamination invisible et tests sanguins qui décident du sort de chacun. Aujourd'hui, la même paranoïa pourrait tout aussi bien décrire notre rapport à la désinformation ou aux deepfakes, cette même incapacité à distinguer ce qui est encore vrai de ce qui a déjà été remplacé. Un film qui change ainsi de sens sans jamais changer de plan est un film qui n'a jamais fini d'être actuel. Sa menace ne vieillit pas, elle se recycle. Carpenter n'a d'ailleurs jamais eu besoin d'ancrer son film dans un contexte daté : ni logo, ni marque, ni référence culturelle précise ne viennent situer l'action dans les années 80. Juste des hommes, une base isolée, un froid qui ne dit rien, et un ennemi invisible. Un décor presque abstrait, hors du temps, qui pourrait aussi bien être filmé aujourd'hui, ou demain.

The Thing est aussi le premier volet de ce que Carpenter lui-même a baptisé sa "trilogie de l'Apocalypse", complétée plus tard par Prince des ténèbres (1987) et L'Antre de la folie (1995). Trois films sans lien narratif entre eux, mais qui partagent une même vision lovecraftienne d'un mal ancien, tapi sous la surface du monde, contre lequel la raison humaine ne peut rien, un mal qui, par définition, précède toute époque et leur survivra toutes. Carpenter y ausculte une obsession qui traverse toute sa filmographie : le mal comme force intérieure plus qu'extérieure, un ennemi qu'on ne peut jamais vraiment situer parce qu'il est peut-être déjà en nous. Que ce mal soit vieux de millénaires, comme dans The Thing, ou littéralement indatable, comme dans les deux volets suivants, n'est pas un hasard : Carpenter ne filme jamais une menace de son temps, il filme une menace qui existait avant lui, qui l'habite pendant qu'il tourne, et qui continuera bien après que la salle se sera vidée.

Cette intemporalité tient aussi, en grande partie, aux effets spéciaux signés Rob Bottin. La texture organique, physique, des transformations de la Chose n'a pas de style d'époque : elle continue de sidérer exactement comme en 1982, avec la même sensation de dégoût viscéral. La bande-son, minimaliste, signée Ennio Morricone à la demande de Carpenter, prolonge ce malaise : une pulsation sourde mais organique, qui semble respirer au même rythme que la peur des personnages. Un souffle qui ne s'arrête jamais tout à fait, même durant le générique.

The Thing n'est pas né de nulle part : il adapte le roman Who Goes There? de John W. Campbell Jr. (1938), déjà porté à l'écran en 1951 par Howard Hawks sous un jour plus optimiste, avec un monstre identifiable et vaincu. Carpenter choisit l'inverse : un ennemi sans visage fixe, qui pourrait être n'importe qui, y compris votre voisin. Et puis il y a cette fin, restée l'un des refus les plus radicaux du cinéma américain d'offrir une résolution rassurante. MacReady et Childs, seuls survivants, assis dans les décombres fumants d'une base qui vient de brûler, se regardent en silence. L'un des deux est peut-être déjà la Chose. Ni eux, ni nous, ne le saurons jamais et c'est précisément cette absence de réponse qui rend le film increvable. Un film qui conclut ne peut que dater, puisqu'il referme une question sur les termes de son époque. The Thing, lui, laisse le doute ouvert indéfiniment, comme une plaie qui ne cicatrise pas : c'est peut-être pour cette raison qu'il continue, encore aujourd'hui, à ne jamais vraiment se terminer ni dans le blizzard de la station 31, ni dans l'esprit de ceux qui le regardent.
À voir sur grand écran : le Mercredi 23/09 à la Cinematek de Bruxelles, dans le cadre de la rétrospective Carpenter.




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