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Cinéma(s) d'horreur : Entre culture du trash et quête de reconnaissance critique

Obsession.
Obsession © Universal

À l'heure où les superproductions peinent parfois à remplir les salles, le cinéma d'horreur américain continue d'attirer les foules. D'année en année, le genre multiplie les succès commerciaux, fédère des communautés de passionnés et s'impose comme l'un des terrains de jeu les plus stimulants du cinéma contemporain. Des sagas populaires comme Evil Dead, Insidious ou Destination Finale aux cartons récents tels que Obsession ou Backrooms, l'horreur semble plus vivante que jamais. 


Pourtant, cette popularité s'accompagne d'un paradoxe. Car si le genre remplit les salles, il peine encore à obtenir le même engouement lors des cérémonies de récompenses. À quelques exceptions près, les films d'horreur – notamment les plus violents et les plus sanglants – ont longtemps été ignorés par les critiques et les académies.


Ice Cream Man.
Ice Cream Man © KFD

De cinéma populaire à cinéma d'auteur


Eli Roth fait partie de ces cinéastes qui donnent une image sulfureuse à l’horreur. Avec Cabin Fever en 2002 puis Hostel en 2005, le réalisateur américain est devenu l'un des visages les plus emblématiques d'un cinéma de l'excèsle gore est érigé en véritable langage. Son prochain film, Ice Cream Man, attendu cet été, semble poursuivre la même logique : derrière son postulat absurde et sa violence exacerbée — un marchand de glaces transformant les enfants d'une banlieue américaine en tueurs psychopathes — se cache une nouvelle variation des obsessions du cinéaste : la perte de contrôle, la contamination, la violence collective ou encore l'effondrement du vernis social.


Roth appartient à ce que des journalistes américains ont baptisé le « Splat Pack » : un mouvement informel de réalisateurs réunissant également Alexandre Aja (La Colline a des yeux), James Wan (Saw) et Neil Marshall (The Descent). Au cours des années 2000, ce groupe d'amoureux du gore mise sur une violence frontale, souvent éprouvante mais rarement gratuite. Derrière les litres d'hémoglobine et les corps mutilés se dessinent les angoisses d'une époque marquée par la guerre, la méfiance et la défiance grandissante envers les institutions.


It Follows.
It Follows © RADiUS-TWC

Mais depuis les années 2010, un autre visage du cinéma d'horreur états-unien s'est progressivement imposé. Un visage plus fréquentable. Plus prestigieux aussi. C'est à cette période qu'apparaît l'expression « elevated horror », une étiquette de respectabilité venue distinguer certains films du reste de la production horrifique. Des films davantage tournés vers la psychologie, la métaphore ou la satire sociale. Parmi ceux qui ont marqués les esprits figurent par exemple Get Out, It Follows, Hérédité, Babadook ou Invisible Man. Ici, la peur naît moins du choc que du malaise. Moins de l'hémoglobine que des peurs viscérales et des fractures béantes qui traversent nos sociétés


Nosferatu.
Nosferatu © Universal

L'ascension de A24 joue un rôle déterminant dans cette évolution. En misant sur des cinéastes comme Ari Aster et Robert Eggers, le studio contribue à redessiner l'image publique du genre. L'horreur emprunte alors les atours du thriller psychologique et devient un espace de réflexion sur le deuil, les rapports de domination, les traumatismes familiaux ou les fractures identitaires. La peur ne naît plus d'un monstre reconnaissable ou d'une entité maléfique. Elle prend la forme d'un traumatisme, d'une oppression sociale ou d'une peur intime. Plus troublant encore, elle ne disparaît pas nécessairement à l'arrivée du générique de fin.


Cette évolution témoigne de la formidable capacité du cinéma d'horreur à absorber les préoccupations de son époque. Mais le succès de l'elevated horror soulève également une question plus dérangeante : pourquoi certains films d'horreur deviennent-ils soudainement fréquentables aux yeux de la critique alors que d'autres restent enfermés dans la catégorie du simple divertissement ? 


Videodrome.
Videodrome © Universal

Elevated horror ou comment hiérarchiser les peurs


Derrière cette distinction se cache parfois une forme de classisme culturel. Historiquement, le cinéma d'horreur a toujours été populaire. Un cinéma du corps, de l'excès et de la transgression. Un cinéma de la confrontation qui cherche à faire réagir physiquement. Or ce sont précisément ces caractéristiques qui ont longtemps servi à le disqualifier. Le trash, l'outrance ou le grotesque sont régulièrement perçus comme des signes de paresse sur le plan artistique tandis que les œuvres privilégiant la suggestion, l'allégorie ou le symbolisme bénéficient d'un prestige naturel. Comme si un film d'horreur ne pouvait devenir respectable qu'à condition de ne pas trop ressembler à un film d'horreur.


Le concept même d'« elevated horror » apparaît problématique. Non seulement parce qu'il sous-entend qu'une partie du genre serait supérieure à une autre, mais aussi parce qu'il oublie que ces frontières n'ont jamais été étanches. Dès les années 1980, David Cronenberg utilisait le body horror pour interroger les mutations du corps et de la société (La Mouche, Videodrome). John Carpenter transformait ses films de série B en pamphlets politiques (The Thing, They Live). Quant à Stanley Kubrick, il faisait de Shining un chef d'œuvre du cinéma d'horreur à la fois sanglant, psychologique et très métaphorique.


The Substance.
The Substance © Cinéart

De la même façon, les films trash et grand public qui sortent aujourd'hui proposent plusieurs niveaux de lecture à leurs spectateurs. Récemment, des succès comme The Substance font le pont entre cinéma d'exploitation gore et réflexion féministe, tandis que le film When Evil Lurks utilise l'ultra-violence pour raconter l'effondrement des structures collectives et la contamination d'une société tout entière. Qu'il soit populaire ou confidentiel, choc ou contemplatif, le cinéma d'horreur est un genre d'une richesse infinie qui n'a cessé de retracer ses frontières.


L'opposition entre cinéma trash et elevated horror révèle moins une différence fondamentale entre les œuvres qu'une évolution du regard porté sur le genre lui-même. Longtemps considéré comme un divertissement trivial par une élite culturelle, le cinéma d'horreur assume plus que jamais ses ambitions. Loin d'être un genre mineur, il est un miroir social féroce et un exutoire émotionnel très précieux.


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