Le combat féministe au cinéma : un grain de sable dans la machine


© September Films

Ces prochaines semaines, plusieurs sorties vont aborder la lutte pour le droit à l’avortement dans les années 1960 et 1970. Ils font écho à notre histoire et à l’actualité récente mais aussi d’autres films sortis dernièrement qui dénoncent le sexisme de notre société.


Un soir, dans sa chambre, à l’heure où d’autres jeunes femmes lisent un livre ou écoutent de la musique, Anne utilise une aiguille à tricoter pour avorter. Sur son visage (ou plutôt celui d’Anamaria Vartolomei, l’actrice qui l’interprète) se lit une immense douleur, implacable et contagieuse. Dans L’événement, réalisé par Audrey Diwan, qui adapte à l’écran le roman d’Annie Ernaux, le personnage d’Anne tombe enceinte, avant la dépénalisation de l’avortement en France. Alors que les semaines s’égrènent à l’écran sans qu’elle ne réussisse à avorter, se lit également sur son visage de plus en plus de colère, voire de la rage. Sans concession, le film nous fait viscéralement ressentir toute l’injustice de la situation dans laquelle se retrouve cette jeune femme qui souhaite simplement pouvoir poursuivre ses études.


Annie Colère © Cinéart

C’est pour lutter contre ces injustices que le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) est né en France en 1973. Le documentaire Regarde, elle a les yeux grand ouverts (1982) suit un groupe de femmes actives au sein du MLAC d'Aix-en-Provence alors qu’elles apprennent elles-mêmes à avorter ou à accoucher d’autres femmes, illégalement. En janvier 2023 sortira sur le même sujet Annie Colère de la réalisatrice Blandine Lenoir, dans lequel Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC à la suite d’une grossesse imprévue. Elle s’engage au sein de ce mouvement solidaire, basé sur le partage des savoirs, qui demande que l'avortement soit exercé à la simple requête des femmes et remboursé par la sécurité sociale en tant qu'acte médical. Ces deux objectifs, issus de la lutte des femmes et de certains médecins, formeront précisément les piliers de la loi Veil de 1975, qui légalise l’interruption volontaire de grossesse en France.


Éclairer le passé pour mieux comprendre le présent


Une dépénalisation qui intervient après de longs et houleux débats au sein de l’Assemblée nationale, que l’on découvre au début du biopic Simone, le voyage du siècle d’Olivier Dahan. Après s’être intéressé à retracer la vie de Grace de Monaco (2014) et d’Édith Piaf (La Môme, 2007), le réalisateur a cette fois mis ses pas dans ceux de Simone Veil. Sa caméra tourne lentement dans les couloirs de l’Assemblée, nous montrant des hommes discutant avec d’autres hommes, comme pour mieux illustrer le célèbre discours tenu par Simone Veil, alors ministre de la Santé, au moment de la présentation de son projet de loi : « Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme — je m'excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d'hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. » En retour, les députés ne lui feront pas de cadeau, utilisant des arguments plus misogynes les uns que les autres ou l’accusant de nazisme, elle qui est pourtant rescapée des camps de concentration. Dans le film, la violence de cette scène contraste avec la douceur de celle qui suit, dans laquelle des dizaines de femmes attendent la voiture de Simone Veil pour la remercier après le vote de la loi.


Simone, le voyage du siècle © Warner Bros

Depuis, le délai pour avorter est passé de 12 à 14 semaines en France. Pour les Américaines malheureusement, le chemin est tout autre puisque l’arrêt Roe v. Wade a été révoqué cette année, laissant à chaque État le droit de limiter fortement l’accès à l’avortement. La fin du film Call Jane, qui sortira prochainement, rejoint d’ailleurs cette triste actualité et laisse planer cette question : un réseau d’avortements clandestins sera-t-il à nouveau nécessaire dans certaines parties du pays ?


Car tous ces films ont la particularité de sortir en plein backlash pour les droits des femmes, une période durant laquelle le droit à l’avortement est menacé, notamment en Europe. La Pologne et la Hongrie ont récemment adopté des lois réduisant fortement l’accès à l’avortement. La Belgique n’est pas forcément en reste. Dans son livre L’Impensé de l’IVG, l’autrice belge Dominique Costermans rappelle qu’une femme sur cinq a avorté dans notre pays et que l’avortement, dépénalisé en 1990, n’est vraiment sorti du Code pénal qu’en 2018. Par ailleurs, l’extension du délai pour pouvoir avorter, au-delà de 12 semaines, a été mise au placard lors des négociations pour former l’actuel gouvernement fédéral… L’autrice regrette le tabou qui tourne autour des femmes qui avortent et appelle de ses vœux à ce que plus de récits abordent cette question. Avec l’empathie qu’ils mettent à suivre le parcours de ces femmes, nul doute que les films présentés dans ce dossier y participeront, en éclairant le passé pour mieux comprendre notre présent.


Don't Worry Darling © Warner Bros

Si ces films s’attachent à coller au plus près de la réalité, la fiction pure et dure peut aussi jouer un rôle dans la dénonciation des stéréotypes et des rôles figés attribués à chaque genre. Dans Don’t Worry Darling, la réalisatrice Olivia Wilde prend au mot la fameuse phrase : « C’était mieux avant ». Enfin, seulement pour une certaine catégorie de la population. Elle nous fait assister au ballet des maris qui partent travailler, tandis que leur femme restent à la maison pour s’occuper des tâches ménagères. Alice (Florence Pugh) et Jack Chambers (Harry Styles) forment un jeune couple heureux qui vit avec les familles des collègues de Jack dans la ville de Victory, figés dans les années 1950. Entre secte et projet top secret, la curiosité concernant la nature du travail de son mari commence à consumer Alice. En se révoltant, elle devient un grain de sable précieux dans cette machine trop bien huilée. Comme Anne, comme Annie.


Le cinéma possède un rôle crucial en nous faisant vivre avec émotions le combat passé (et forcément présent) de femmes sur le chemin de leur liberté, tout en rappelant des pans méconnus de notre histoire. Peut-être nous manque-t-il désormais des récits utopiques pour mieux rêver ensemble à un futur enviable ? « En l’an 3064, dans un monde où hommes et femmes sont considérés comme égaux, Sylvia, 14 ans,... » Oui, la suite de ce scénario est encore à inventer.


Des films à découvrir


  • L'événement est disponible en DVD, Blu-ray et VOD

  • Don't Worry Darling est dans les salles depuis le 21 septembre

  • Simone, le voyage du siècle sort ce 12 octobre dans les salles belges

  • Call Jane sortira le 30 novembre 2022

  • Annie Colère sortira le 11 janvier 2023