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Le rire et le couteau : Une épopée queer et décoloniale

Un long-métrage à voir exclusivement au Cinéma Nova et à Bozar.


Ce très beau titre emprunté à une chanson du musicien brésilien, Tom Zé, est aussi sibyllin qu’évocateur: comme le film de Pedro Pinho, il porte en lui poésie et contradiction. Le réalisateur portugais nous fait le cadeau d’un déplacement et d’une contemplation lyrique qui s’efforce constamment de chercher la complexité. Il scrute les aspérités de ses personnages et filme la rencontre entre eux d’une façon dont il a, seul, le secret.


© Météore Films
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Beaucoup se sont attardé·es sur la longueur du film. Joli pied de nez de Pedro Pinho quand on sait que les 3h30 de la version sortie en salle ne sont rien comparées aux 5h20 de la version longue. Pinho prend le temps de déployer un monde et ses questionnements, de nous y immerger, à l’instar de Sergio, un de ses personnages principaux. 


Employé d’une ONG environnementale, Sergio se rend du Portugal à la Guinée-Bissau dans une voiture qui ne semblait pas faite pour les affres d’un tel voyage, sur les routes de sable. On dirait presque une métaphore: la voiture de Sergio semble à son image, peu préparée à ce qui l’attend au cours du voyage mais affichant une certaine témérité douce.


Sergio est missionné pour la construction d’une route. Il débarque dans l’ancienne colonie portugaise où la langue sera a priori un de ses rares repères. Alors, il observe ce nouvel espace et ses codes. Toutefois, le jeune humanitaire ne pourra se contenter de jouir du statut de l’analyste distant, d’intellectuel passif  sans être bousculé par ses rencontres. C’est surtout au sein de la communauté queer locale, qu’il tissera des liens, parfois âprement.


© Météore Films
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Le rire et le couteau est un tableau des dominations et de leur caractère multiple. Le film est d’une finesse absolue en cela qu’il dépasse toute binarité. Quand Sergio débarque à Bissau, il est très vite renvoyé à sa place de dominant blanc, expatrié et de surcroit privilégié. Les rapports qu’il entretient, les relations qu’il noue, ainsi que toutes ses interactions s’inscrivent malgré lui et malgré ses nouvelles connaissances, dans un passif qui le dépasse. Une histoire coloniale et un ordre social encore prégnants. Ça s'illustre notamment dans la présence des ONG et le rapport qu’elles entretiennent avec la population mais aussi dans la situation des nantis qui tranche avec celle de leurs concitoyen·es.


Tout le film est une douce histoire de résistance, il démontre comment chacun·e tente de contester ces rapports de force. Ainsi Diára (exceptionnelle Cleo Diára) et Guilherme (magnifique Jonathan Guilherme), deux personnages qui seront les guides de Sergio, ses amis tout en lui rappelant constamment sa condition et la réalité des hiérarchies. Iels se montrent tendrement cruel·les à son égard, sans concessions et n’hésitant pas à lui jouer quelques tours. Une façon de rétablir un équilibre qui serait autrement impossible dans le contexte décrit.


© Météore Films
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Racisme, colorisme, classisme se manifestent tout du long et se regardent avec lucidité. Personne ne fait fi de leur réalité. C’est le courage de regarder les rapports de force tels qu’ils sont, de tenter de les inverser qui permet que chacun·e soit rétabli·e dans son humanité totale : sans l’angélisme, le misérabilisme et le saviorism qui tronquent les liens. C’est en étant renvoyé de façon implacable à tout ce qu’il incarne, que Sergio peut aussi être accueilli pour lui-même. Rien n’est jamais simple ni simplifié : comme dans la vraie vie, on ne sait pas à qui se fier. Ni aux collègues de l’ONG, ni à la bourgeoisie locale, ni aux nouvelles rencontres. C’est un ballet humain, avec ses masques les plus hideux et fragiles qui s’écrit à l’écran. 


Ces jeux de pouvoirs se font entre autres au rythme de Super Mama Djombo, un groupe emblématique de l’indépendance bissau-guinéenne menée par Amilcar Cabral

Chez Pinho, la musique n’a rien de superficiel, elle se fait l’écho d’une époque pleine de promesses non tenues et teinte un regard posé sur un monde encore hanté par ses démons coloniaux.


Ici aussi, la queerness est un grain de sable dans la mécanique de l’ordre établi : au-delà

de la conscience politique des nouveaux partenaires de Sergio, Diára et Gui, les corps queers  résistent aux rôles figés et les permutent. 


© Météore Films
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La très belle scène de sexe finale  illustre un peu cette fluidité : on pénètre et on est pénétré·e, sans égard pour la sexualité ni le genre.

Dans cette fonte des corps, sans apparat, sans vêtement, le monde et ses rôles sont laissés au pied du lit. C’est comme si, dans Le rire et le couteau, seuls l’amour comme  territoire de vulnérabilité et l’intime étaient un espace de réhabilitation possible, d’interdépendance  et de véritable rencontre.


On a aimé  les perruques de Diára, son caractère revêche et insaisissable; la malice et le charisme de Guilherme, l’impossibilité de catégoriser qui que ce soit comme bon ou mauvais. Entre images en pellicule et numériques, les mondes se croisent, se frôlent, s'entrechoquent dans des dialogues simples et incisifs, dans des séquences parfois documentaires, au rythme du temps qui passe. 


On peut penser à une autre œuvre qui exploite les mêmes thématiques, Love d’Ulrich Seidl mais à la différence du film autrichien dont la crudité et la provocation font à la fois la force et la faiblesse, rien n’est gratuit dans le film de Pedro Pinho. Les 3H30 se tiennent et dessinent une fresque humaine absolument bouleversante, dure, nuancée et résolument lyrique.

⬛RAISSA ALINGABO YOWALI M'BILO



Avec Sergio Coragem, Cleo Diára, Jonathan Guilherme. 215 minutes. Portugal, France, Roumanie, Brésil.


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