Blue Moon : Le huis-clos tragicomique de Richard Linklater
- Adrien Corbeel

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Qui est cet homme de petite taille qui tient le crachoir au bord d’un bar, contemplant un verre de whisky qu’il ne devrait pas boire ? Il faut peu de temps avant qu’il ne se présente : nous sommes en présence de Lorenz Hart, célèbre parolier américain de “My Funny Valentine” et “The Lady Is a Tramp”. La langue bien pendue et le cœur en miette, Lorenz passe une mauvaise soirée : c'est la première sur Broadway de la comédie musicale Oklahoma !, composée par Charles Rodgers, son partenaire de toujours. «Le premier spectacle qu’il écrit sans moi, et c'est son plus grand succès», se lamente cet artiste clairvoyant mais qui se berce d’illusions. Car c’est sûr, c’est certain, ce soir, cette étudiante de 20 ans succombera à son charme. Ce soir marquera le retour du duo Rodgers/Hartz. Ce soir ne confirmera pas l’état moribond de sa carrière, quelques mois avant sa mort à l’âge de 48 ans.
Face à un personnage aussi drôle que tragique, c’est un cocktail d’émotions qui s’engouffre en nous. On a envie de le fuir pour toujours, et l'écouter parler jusqu'au bout de la nuit. Le serrer dans nos bras, et le repousser. L’oublier à jamais, et le célébrer pour l’éternité. Sa verve est si vertigineuse, sa présence si pitoyable et magnifique qu’on ne peut être que fasciné, alors qu’il fait de nous les captifs de ses logorrhées verbales.

Mais fascination n’est pas amour, au grand regret de cet homme désespéré, prêt à tout pour un peu d’affection, sauf à changer qui il est. Pour l’incarner, Ethan Hawke opère une transformation physique assez déconcertante (le crâne découvert, le visage enlaidi, et surtout la taille rappetissie), mais sa performance est si incarnée qu’on en vient à faire abstraction de ces artifices. Sa maîtrise des dialogues mordants de Robert Kaplow et sa capacité à mettre en lumière toute l’humanité de son personnage sont vertigineuses.
Le reste du casting le lui rend bien : de Margaret Qualley en muse ambivalente à Bobby Cannavale en barman viriliste mais sympathique, chaque acteur·ice vient apporter sa touche à la triste soirée de Harz. Ils sont peut-être des seconds rôles dans sa vie, mais il est un second rôle dans la leur. Et nul ne lui rappelle mieux cette douloureuse vérité que Rodgers, l’homme dont l’heure de gloire a sonné. Avec de remarquables nuances dans son jeu, Andrew Scott fait osciller ce personnage entre admiration, pitié et agacement. Ses scènes avec Hawke comptent parmi les meilleurs du films, les deux acteurs composant ensemble une mélodie tantôt émouvante, tantôt grinçante, faite d’accords mais surtout de désaccords.

Avec son cadre temporel et géographique restreint, Blue Moon aurait sans doute pu être mis en scène sur les planches d’un théâtre, mais l’essence cinématographique du projet ne fait jamais aucun doute. Comme il l’a fait avec la trilogie Before et Slackers, Richard Linklater nous prouve que de longues conversations peuvent faire merveille sur grand écran. Sa grammaire cinématographique, sans être démonstrative, est toujours au service de la scène. La profondeur de champ, qui vient mettre progressivement un personnage discret en avant, les coupes de montages qui font parfois l’effet d’un coup dans les reins, ou les cadrages, qui isolent subtilement et progressivement Lorenz Hart. Tout un monde s’agite autour de lui, mais sa solitude crève l’écran.
Avec Ethan Hawke, Margaret Qualley, Andrew Scott. États-Unis, 100 minutes.



