M le maudit : Les assassins sont-ils parmi nous ?
- Elli Mastorou

- 22 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Que dire sur M le Maudit qui n’aurait pas encore été dit ? À l'occasion de la rétrospective Fritz Lang à la Cinematek, retour sur ce classique, porteur d’un puissant message politique sur son époque, mais aussi sur la nôtre.

Allemagne, 1931. Le pays est en proie à une hausse du chômage et de la pauvreté, suite à la crise financière. Un contexte favorable pour Adolf Hitler et son parti nationaliste, dont la popularité grimpe dangereusement. C’est cette année-là que naît M, écrit par Fritz Lang et son épouse Thea Von Harbou, inspirés notamment par l’assassin Peter Kurten, surnommé « le vampire de Düsseldorf ». De prime abord, rien à voir avec la montée en puissance de l’extrême-droite, mais le film fait grincer des dents : son titre original, Des assassins parmi nous, est changé en M le maudit, les nazis se sentant visiblement visés.
Le pitch ? Peur sur la ville : un tueur d’enfants sévit. Dans le premier quart d’heure du film, une petite fille nommée Elsie disparaît, après avoir suivi un homme qui lui a offert un ballon d’hélium. Tandis que la police passe la ville au peigne fin, et que les citoyens se soupçonnent mutuellement, l’assassin rédige une lettre anonyme à la presse, pour annoncer qu’il frappera de nouveau…

Un pionnier du genre
Si M a marqué l’histoire du cinéma, c’est notamment car il marque les débuts du thriller psychologique. Avec l’avènement du parlant, les récits, débarrassés des cartons, se complexifient. Lang en profite pour exploiter à fond la capacité narrative du son. Dans une scène particulièrement glauque, on entend la voix d’un journaliste à la radio décrire le meurtrier comme « psychologiquement dérangé » tandis qu’à l’image, ce dernier, incarné par Peter Lorre, yeux globuleux et raie sur le côté, grimace dans le miroir… Pendant ce temps, la police se démène pour percer le mystère de son identité : empreintes digitales, profil psychologique à partir de son style graphique... La mise en scène, avec ses nombreux jeux d’ombres, vestiges de l’expressionnisme des années 20, a marqué également les esprits. M inspirera de nombreux films du même genre au fil des décennies, du Silence des Agneaux et son Hannibal Lecter, au Norman Bates de Psychose en passant par Usual Suspects, Zodiac ou encore La Nuit du Chasseur.
Mais derrière cette histoire de meurtrier solitaire se cache un propos plus large. Au fond, Lang parle bien des Nazis.

Un propos politique
À travers la figure terrifiante de son antihéros, Lang aborde la question de la peur, et comment celle-ci façonne la vie en communauté. Quand une petite fille demande l’heure à un homme dans la rue, très vite une foule méfiante se réunit autour de lui : « Alors, c’est toi le meurtrier ? Tuez-le ! ». Paranoïa, hystérie collective, violence : M raconte une société qui se replie sur elle-même.
Le propos politique prend toute sa force dans la seconde partie du film. Tandis que la police découvre que le meurtrier s’appelle Hans Beckert, celui-ci est repéré et traqué par la mafia locale, désireuse de le capturer car il nuit au bon déroulé de leurs activités. La cavale s’achève dans le sous-sol d’une distillerie abandonnée. Face à Beckert se dresse un tribunal populaire, composé de membres de la pègre, de vagabonds, et de mères de famille. Devant cette foule, le tueur parle enfin. Il avoue ses crimes, se décrivant comme possédé par une pulsion qu’il n’arrive pas à contrôler, qui le hante et l’obsède.
Endossant le rôle de l’accusation dans ce tribunal improvisé, Schränker, le chef de la pègre, plaide pour la peine de mort : plus efficace que l’enfermement, elle évite le risque d’évasion, de libération, et de récidive. En réponse, l’homme endossant le rôle de l’avocat de la défense, aura ces mots : « On ne peut pas tuer quelqu’un qui n’est pas responsable de ses actes ». Bien sûr, Beckert n’est pas un agneau, mais il est à la fois bourreau, et victime de sa condition. Lang ne cherche pas à susciter notre empathie envers lui, mais à réfléchir sur la nature humaine et la notion de responsabilité.

Avec cette scène, et jusqu’à la fin du film, volontairement abrupte et ouverte, Lang questionne son public : selon vous, quelle est la juste peine ? Question rhétorique intemporelle... Le titre originel du film prend tout son sens une fois le film achevé. Ferons-nous partie des assassins, nous aussi ? Accepterons-nous un système qui prône la violence et la haine ? Cette critique du fascisme est encore plus explicite dans le film suivant, Le Testament du docteur Mabuse, où Lang met dans la bouche de son héros maléfique des phrases tirées mot pour mot de la propagande nazie. Ça n’empêchera pas Goebbels de proposer à Lang d’être le cinéaste officiel du IIIème Reich. Quand le réalisateur lui dira que sa mère est d’origine juive, Goebbels aura cette fameuse phrase glaçante : « Nous décidons qui est Aryen ou pas ». Lang quittera l’Allemagne peu après cette entrevue, et aura une longue seconde carrière aux États-Unis…
Regarder M est une expérience d’autant plus édifiante aujourd’hui. Un siècle plus tard, l’Europe des années 2020, sortant d’une crise financière et d’une pandémie, a de nouveau des relents fascisants… Sur les réseaux sociaux, souvent comparés à des tribunaux populaires, s’entrechoquent fake news et jugements à l’emporte-pièce violents. Les questions que posait le film en 1931 résonnent plus que jamais : quelle société veut-on construire, pour nous et pour l’avenir ?

3 autres Fritz Lang à découvrir :
Désirs humains (1954)
Fritz Lang adapte La Bête Humaine de Renoir, lui-même adapté du roman éponyme de Zola. Un film noir sur la pulsion de désir et de mort, assez éloigné du matériau originel, dans lequel un honnête vétéran (Glenn Ford) se fait séduire par une vilaine vamp (Gloria Grahame).
Le Diabolique Docteur Mabuse (1960)
Troisième et dernière apparition du célèbre docteur Mabuse, génie du mal omnipotent, dans ce thriller teinté d’un propos sur la surveillance. Dernier film de Fritz Lang, revenu en Allemagne à la fin des années 50.
L’Ange des Maudits (1952)
Lang s’est aussi essayé au western avec cette histoire d’un homme cherchant à se venger de l’assassinat de sa fiancée. Il échouera dans un ranch tenu par… Marlène Dietrich, la légendaire femme fatale, venue d’Allemagne elle aussi.




