Le Mage du Kremlin : Olivier Assayas, Alicia Vikander et Paul Dano dévoilent les coulisses du thriller politique
- Constant Carbonnelle
- il y a 5 jours
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Olivier Assayas adapte Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli et plonge au cœur des mécanismes du pouvoir contemporain. Autour de Paul Dano, inquiétant spin doctor de l’ombre, et d’Alicia Vikander, témoin semi-complice, le cinéaste transforme le roman en un thriller politique troublant sur l’art de la manipulation. Rencontre croisée, avant la sortie du film le 28 janvier.

Chez Olivier Assayas, le cinéma n’a jamais été un simple outil de représentation. Il est un espace de circulation : des idées, des images, des idéologies, des corps pris dans l’Histoire. De Carlos à Après mai, de Sils Maria à Irma Vep, le cinéaste observe comment les récits façonnent le réel — et parfois le précèdent. Le Mage du Kremlin s’inscrit naturellement dans ce sillon, même si, à l’origine, le projet ne s’imposait pas comme une évidence. « Je ne l’ai pas choisi, il est venu à moi », insiste Assayas. Lorsque le roman de Giuliano da Empoli paraît en avril 2022, l’auteur ne l’envoie qu’à un seul cinéaste. « Je l’ai lu, je l’ai trouvé brillant. Mais je lui ai dit très franchement que je ne me voyais pas en faire un film. C’est un livre très abstrait, très conceptuel, très bavard. » Autrement dit : une matière intellectuelle puissante, mais difficilement cinématographique. Ce refus initial n’est pas une coquetterie. Il traduit une lucidité. « Adapter ce livre, c’était accepter de passer deux ans de sa vie sur un film extrêmement complexe, qui touche à des éléments très volatils, très sensibles. Et ça peut être dangereux — au moins pour l’équilibre mental », glisse-t-il avec ironie.
Mais le cinéma d’Assayas se nourrit précisément de ce genre de défis. Les discussions avec Emmanuel Carrère — co-scénariste du film — et le désir croissant de comprendre ce que ce récit disait de notre époque finissent par l’emporter. « Emmanuel connaît beaucoup mieux la Russie que moi. Il en parle la langue, il en connaît les fractures intimes. En échangeant avec lui, j’ai commencé à voir qu’il y avait là un potentiel narratif, une possibilité de film. » Progressivement, le projet se déplace. Il ne s’agit plus de raconter la Russie, mais de montrer un basculement global. « Le film part de l’ascension de Vladimir Poutine, mais ce n’est qu’un exemple. Ce qui m’intéressait, c’était la transformation de la politique moderne, telle qu’elle a été redéfinie par les cultures du renseignement, de la manipulation, du récit stratégique. »Pour recréer l’univers des années 1990, le tournage s’est déroulé en Lettonie pour des raisons évidentes de sécurité et de logistique. « Filmer en Russie était hors de question », explique Assayas. « La Lettonie nous a offert des décors proches de la réalité, mais surtout un espace sécurisé pour travailler librement, avec toute l’équipe. »

Vadim Baranov, ou la fabrique du récit politique
Au cœur du film se tient Vadim Baranov, personnage fictif inspiré de figures réelles, notamment le conseiller politique du Kremlin, Vladislav Sourkov, mais volontairement déplacé hors du simple portrait à charge. Baranov est un homme de l’ombre, un architecte du discours, un créateur de mondes symboliques. Il n’est pas élu, il n’apparaît pas à l’écran de télévision — il en fabrique les images.
« Les politiciens sont une façade, un rideau », tranche Assayas. « Nous, ce qui nous intéresse, c’est ce qui se passe derrière.» Baranov est justement cet homme des coulisses, issu du monde de l’art et de la télévision, qui comprend avant les autres que le pouvoir moderne ne repose plus uniquement sur la force ou l’idéologie, mais sur la mise en récit permanente du réel. Paul Dano (There Will Be Blood, Little Miss Sunshine) incarne ce personnage central et insaisissable, autant manipulateur que manipulé. « Ce qui m’a frappé, c’est qu’il est à la fois narrateur, spectateur et acteur de l’Histoire », explique le comédien. « J’avais devant moi un matériau d’une richesse incroyable, entre le roman de Giuliano et le scénario écrit avec Olivier et Emmanuel. Je devais explorer le contexte de la Russie dans lequel Baranov a grandi, comprendre la chute du communisme, l’effondrement familial et sentimental de ce personnage… ». Dano explique : « Vous prenez toutes ces pièces, vous posez des questions, vous creusez, et quelque chose commence à se développer. C’est exactement ce que j’ai fait pour construire Baranov. »

L’acteur insiste également sur l’ampleur et l’exigence du rôle. « C’est un énorme repas, presque écrasant », confie-t-il. Entre l’accent à maintenir, la compréhension profonde du contexte historique et les tournages fragmentés en épisodes intenses, il a fallu absorber chaque détail. « On doit se confronter à soi-même, à sa propre interprétation, et accepter de se laisser transformer par le personnage », ajoute-t-il. Une intensité qui, selon lui, se retrouve dans l’œuvre elle-même : « Il n’y a pas beaucoup de films comme celui-là. Même comme spectateur, on en voit très peu qui abordent l’Histoire avec cette amplitude. C’est un film épique, mais pas au sens spectaculaire. Épique par son regard. »
La relation avec le futur président russe — incarné brillamment par Jude Law — structure le parcours de Baranov. « Il y a une forme d’apprentissage », analyse Paul Dano. « Poutine est d’abord un mentor. Et puis les rôles se déplacent. Baranov ne devient pas un “mage noir” par intention. Il glisse. Et c’est ce glissement qui est effrayant, parce qu’il est humain.»

Ksenia, la conscience qui résiste
Dans cet univers saturé de stratégies masculines, Ksenia apparaît comme une ligne de fuite. Interprété par Alicia Vikander (Ex Machina, The Danish Girl), le personnage, secondaire dans le roman, devient ici une figure essentielle. « Il fallait ouvrir l’univers du film », explique l’actrice. « Même si les hommes dominaient ces espaces, les femmes faisaient partie de ce monde. » Mais Ksenia, dont Baranov va s’éprendre, n’est pas qu’un contrepoids symbolique. Elle incarne une tension morale permanente. « Elle est complice, parce qu’elle choisit d’être là, mais elle questionne sans cesse ce qui se joue autour d’elle », précise la comédienne. « Elle refuse le confort de l’aveuglement. »
L’actrice décrit un personnage en mouvement, presque énigmatique. « Je pensais au départ qu’elle fuyait quelque chose. Puis j’ai compris qu’elle cherchait avant tout la vérité. Être dans l’instant. Ne pas détourner le regard. » Son arc traverse le film comme une maturation, de la révolte instinctive à une lucidité plus complexe. « Elle change, comme nous tous. Elle est façonnée par son époque, mais elle la vit pleinement. » Paradoxalement, Ksenia est peut-être le personnage le plus puissant du film. « C’est probablement elle qui a le plus d’influence sur Baranov », observe Alicia Vikander. « Elle est la seule qu’il écoute vraiment. Et ils en ont conscience tous les deux. »

Un film sans leçon, mais avec responsabilité
Présenté en compétition à la Mostra de Venise en septembre dernier, Le Mage du Kremlin n’a jamais été pensé comme un film pédagogique. Olivier Assayas s’en défend clairement. « Je pars du principe que le public est informé, intelligent. Je déteste l’idée de faire des films en pensant que les spectateurs sont ignorants. » Le film préfère donc la clarté à l’explication, la sensation à la démonstration. « Je ne voulais pas faire un cours de géopolitique, mais raconter une transformation, de manière simple, lisible, et — je l’espère — captivante. »
Pour Alicia Vikander, c’est précisément cette approche qui rend le film nécessaire aujourd’hui. « On pense que cette histoire appartient au passé, qu’elle est loin de nous. Et puis on réalise qu’il y a trop de familiarité. Que ces mécanismes sont toujours à l’œuvre. » Désinformation, manipulation des images, chaos informationnel : ce qui se met en place dans la Russie des années 1990 irrigue encore nos démocraties numériques. Paul Dano partage ce sentiment de responsabilité. « Si je peux trouver ce travail personnellement significatif, alors il peut l’être pour d’autres. Plus une œuvre est personnelle, plus elle devient universelle. »
Thriller politique tourné vers l’humain et ses dérives manipulatrices, Le Mage du Kremlin avance ainsi sur une ligne de crête fragile : entre fiction et réalité, conviction et stratégie, morale intime et efficacité cynique. Un récit où chaque mot se transforme en une arme potentielle, où chaque image interroge ce qu’elle dissimule. Et où le cinéma, sans asséner de vérité, rappelle une évidence troublante : le pouvoir commence toujours par une histoire — et par notre capacité, ou non, à y croire.



