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Mémoire de Fille : Rencontre avec Judith Godrèche

il y a 7 heures
5 min de lecture

« Le film est une rencontre entre Annie Ernaux et moi, et c’est ce dont je suis le plus fière »

L’une tourne, l’autre écrit, mais il y a des similitudes dans leur parcours de vie : dans Mémoire de fille, Judith Godrèche adapte Annie Ernaux, réactualisant un récit de violence sexuelle pour le conjuguer aux défis du présent. 



Quelle était votre relation à Annie Ernaux avant d’adapter Mémoire de fille ?  Fut-elle une inspiration avant ce film ?


Pas vraiment - bien sûr, elle est une figure inspirante. Mais c’est l’étrangeté de la vie, où les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver. Quand Mémoire de fille est publié en 2016, je vis aux Etats-Unis, et je n'en entends pas parler.


Mémoire de fille
Mémoire de fille©Lumière

Les thèmes récurrents de l’œuvre d’Ernaux, comme le traumatisme, les abus sexuels ou les relations de pouvoir, s’apparentent à votre propre histoire…


Ernaux n'utilise jamais le mot « viol » ni dans le livre, ni dans la tournée promo qui l’accompagne. C'est seulement 4 ans plus tard, en 2020, qu'elle met ce mot sur son vécu. Alors certes on est après MeToo, mais je sens aussi que - et c'est un sujet récurrent de son écriture et sa vie - il y a de la honte. Il y a quelque chose de profondément enraciné en elle, qui lui dit que ce qui est arrivé est sa faute, et que c'est honteux. Et je sens encore aujourd’hui dans la façon dont elle en parle, qu’elle doit en quelque sorte s’en convaincre. Elle se demande encore pourquoi elle a été incapable de réagir. Et ça la fait se sentir responsable. C'est pour ça que dans le film, et dans le livre, ce personnage se raconte une histoire d'amour - c'est une technique de survie, au fond. 


Vous reconnaissez-vous là-dedans ?


Oui (rire). 


Avez-vous collaboré pour l’adaptation ?


Oui, c'était important d’avoir son regard. Parce que je ne voulais pas seulement raconter le livre, je voulais aussi ce qui est tapi entre les lignes. Ce livre raconte aussi comment elle est devenue romancière. Evidemment, beaucoup de choses se passent entre ce jour d'été ‘58 où elle débarque dans cette colo, et le jour où elle écrit la première ligne de son premier livre. Ces choses ne sont pas (toutes) dans le roman, donc je voulais la questionner là-dessus. C'est presque comme si je voulais voir le monde à travers ses yeux, afin de transformer ça en une expérience très immersive. Je voulais que la caméra soit avec elle.


Mémoire de fille
Mémoire de fille©Lumière

Comment s’est passée la collaboration ? 


Elle a lu beaucoup de versions du scénario. Même s’il n’y avait pas de contrat ou d'obligation, je voulais qu'elle soit partie prenante des décisions. Elle me laissait faire mes choix bien sûr, mais c’était important pour moi qu'elle sente que j'étais consciente de la confiance qu'elle avait en moi. Aussi parce que j’avais beaucoup à apprendre. Je ne dis pas qu'on ne devrait pas faire de films sur une communauté qui n'est pas la sienne, mais la question de la légitimité se pose ! J’ai été élevée par des parents psychothérapeutes dans le Marais, et je me sentais comme une bourgeoise qui réalise un film sur une femme de condition modeste dans les années 50... Dans la vie, on doit faire ses preuves, et c’est peut-être aussi ma position en tant que femme dans cette industrie. Je dois constamment me sentir validée. Par tous les autres, mais aussi et surtout Annie ! Quand elle a vu le film pour la première fois, elle m’a dit « Tu as réussi à raconter mon histoire sans la trahir, et à la fois te mettre toi-même dedans. » Il y a une rencontre qui a eu lieu. C'est ce dont je suis le plus fière.


Mémoire de fille
Mémoire de fille©Lumière

Annie (jeune) est incarnée par Tess Barthélémy, dans une prestation très forte. Mais n'était-ce pas risqué de faire jouer ce rôle difficile par votre propre fille, jeune et inexpérimentée qui plus est ? 


J'ai écrit le scénario en pensant à elle, mais cette conviction venait avec de nombreux questionnements. Le premier étant bien sûr, serait-elle consentante ? Et aussi, serait-elle capable de refuser ? L'emprise est aussi quelque chose qu'on peut avoir sur ses enfants. Donc on en a beaucoup parlé, j'ai même inclus une troisième personne (la journaliste et écrivaine Hélène Devynck) dans cette discussion, pour créer un espace de réflexion. Aussi, je ne veux pas éviter le sujet du népotisme - oui, Tess est une actrice privilégiée car sa mère lui offre le premier rôle de son film. C'est un vrai sujet, il faut l'assumer et être honnête. Ça ne veut pas dire qu'elle n’a pas dû travailler pour prouver sa valeur face aux financiers, à Annie Ernaux, et tout le monde. Ensuite, sur la question du voyeurisme, je savais que je ne voulais rien montrer. Au fond, la question qui traverse tout ce que je fais est celle de comment filmer la violence, y compris sexuelle, d'un point de vue féministe. En ce sens, le fait que ce soit ma fille était rassurant, car je me suis dit bon, si c'est sa première expérience en tant qu'actrice dans un grand rôle... elle aura cette base. Moi, j'ai débuté avec la pire base possible. Et une fois qu'on est maltraitée, on pense que c'est la norme, c'est dur de trouver la force de se défendre. Je suis la première à lui dire « On est là pour bosser, il y a des règles » et je dois les respecter moi aussi. 


 Quelles sont vos modifications principales par rapport au livre ?


Les personnages secondaires. Dans le livre, ils ont environ une ligne, or pour le film il fallait que je les développe. Ernaux le dit elle-même, elle écrit pour que les femmes se sentent habilitées à se battre pour leurs droits, pour que les minorités se sentent visibilisées. Tout ça était dans ce livre, et les choses qui n'y sont pas, je les ai ajoutées – en la connaissant, et en connaissant son œuvre. Par exemple, dans le roman Claudine la monitrice ne tombe pas amoureuse d'Annie, mais je voulais que la communauté LGBT+ fasse partie du film. Il n'y a pas de jeune garçon nommé Medhi non plus, et l'infirmière n'est pas racisée…


Mémoire de fille
Mémoire de fille©Lumière

Le moment le plus dur et le plus joyeux du tournage ?


Le plus dur, c'était de rester absolument fidèles au storyboard pour les deux scènes de violence sexuelle. Le truc, c'est qu'on avait un seul jour par scène, ce qui n’était pas assez, en plus on a galéré avec la météo… Il y avait beaucoup de tension et d’émotion. C'était un gros défi, car il fallait que la caméra ne soit jamais placée d'une façon qui puisse laisser penser qu'on est dans son regard à lui. C'était vraiment au millimètre près. Et le moment le plus joyeux pour moi, c'est toujours quand il y a de la musique… 



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