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Notre Salut : La collaboration racontée par ses pions invisibles

il y a 10 heures
2 min de lecture

« Il n'y a pas de doute qu'il vous arrive quoique ce soit d'exceptionnel. » En 1940, dans une soirée mondaine à Vichy, Henri Marre fait lire ses lignes de main par un homme qui lui prédit un avenir médiocre. Située au début de Notre Salut, la scène a quasiment valeur de note d’intention pour Emmanuel Marre qui, pour raconter la période houleuse de la France pétainiste, passe par la bande. Le récit de vie d’un homme en faillite personnelle, convaincu que ses méthodes managériales révolutionnaires pourraient redresser le pays, se double d’un projet formel passionnant : nous plonger dans la collaboration au présent, dégondée de ses encombrantes charnières historiques.


Loin des reconstitutions fastueuses qui habillent presque systématiquement les films d’époque, le long-métrage fait son miel de décors sans qualités, allant de paire avec la fonction d’Henri, bientôt nommé responsable du Commissariat à la Lutte contre le Chômage à Limoges. À des kilomètres des grands centres décisionnaires, le cinéaste nous situe dans cet “à côté” rendu passionnant par ses choix de mise en scène : le grain, les couleurs désaturées et les zooms brutaux d’une Bolex numérique, agrémentée d’une lampe torche dans les séquences nocturnes, donnent à ce quotidien bureaucratique dans le régime de Vichy une sensation d’instantanéité saisissante.


Notre Salut
Notre Salut © Cinéart

En se focalisant ainsi non pas sur ce que l’Histoire a retenu, mais sur les pions invisibles l’ayant façonnée, le réalisateur relègue l’horreur de la collaboration au hors-champ qui, comme toujours, s’invite par d’autres voies. On se souvient de la fumée s’échappant des cheminées de The Zone of Interest (Jonathan Glazer, 2023), évocation sordide des fours crématoires d’Auschwitz masqués par le mur d’enceinte de la demeure du commandant Höss. Dans Notre Salut, c’est par la langue administrative euphémisante que l’Holocauste refoulé remonte à la surface. Dans une scène glaçante, le “ramassage” des juif·ves est requalifié en “regroupement”, terme jugé moins brutal mais désignant pourtant bien une rafle. Dans une autre, Henri conteste l’achat de paille et de pots de chambres pour des déporté·es, réduit·es à une ligne de dépense dans un livre de comptes. Plutôt que de dresser un implacable constat, le film nous invite à faire l’expérience d’une violence qui s’exerce à bas bruit, qui résonne avec la façon dont nos gouvernements droitiers maquillent leurs politiques mortifères par des stratégies de communicants et de gestionnaires. Non pas un miroir, mais une mise en lumière salutaire des sournois engrenages qui, cran après cran, fabriquent le fascisme de demain.




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