Raison et Sentiments : La force de Jane Austen intacte
Dernière mise à jour : il y a 7 heures
On croit souvent connaître Raison et Sentiments avant même de l'avoir lu : une histoire de robes, de bals et d'histoires d'amour dégoulinantes. Le roman réserve pourtant une lucidité presque brutale sur le tiraillement intérieur entre raison et sentiment, sur cette tension que chacun porte en soi entre ce qu'on ressent et ce qu'on choisit d'en faire. Alors quand une nouvelle adaptation arrive en salles, difficile de ne pas s'y rendre avec une appréhension particulière, celle de voir un texte aussi marquant se faire abîmer.
Trente ans après la version oscarisée d'Ang Lee, la réalisatrice Georgia Oakley (Blue Jean) livre une nouvelle version du premier roman de Jane Austen, portée par un casting en dents de scie où les actrices tirent clairement leur épingle du jeu. Le film suit les sœurs Dashwood, Elinor (Daisy Edgar-Jones) et Marianne (Esmé Creed-Miles), contraintes à la pauvreté et au déracinement après la mort de leur père, et confrontées chacune à leurs manière à l'amour, la perte et les convenances sociales du XVIIIe siècle anglais.

Si le casting féminin convainc, Edgar-Jones et Creed-Miles apportant une justesse et une modernité bienvenues, la distribution masculine elle, peine davantage, à commencer par un Willoughby (Frank Dillane) trop jeune pour installer le vrai danger de séduction que le rôle exige.
Le film reste assez classique dans sa mise en scène, sans grandes innovations, mais certains partis pris comme une caméra plus portée et des cadres moins stricts nous offrent une immersion plus directe et moins contemplative que dans le film d'Ang Lee. La photographie est la plus grande rupture avec les autres adaptations du roman : plus sombre et contrastée, avec une pellicule au grain marqué, elle ancre directement le film dans les difficultés que traversent les femmes Dashwood.

Là où le film de 1995 misait sur la pudeur et la distance du 18e siècle anglais , tout en restant tout aussi proche de ses sœurs et de leur drame intime, cette version 2026 choisit l'excès dans le jeu en exacerbant le pathos, quitte à perdre en subtilité ce qu'elle gagne en intensité .Le choix le plus discutable illustre bien cette tendance : certains événements, à peine évoqués ou tenus hors champ dans le roman, sont ici mis en scène frontalement, dramatisés à l'extrême jusqu'à une confrontation sous la pluie entre deux personnages, bien plus explicite que ce que le texte original ne suggérait.

Reste que l'histoire elle-même n'a rien perdu de la force. Deux siècles après leur écriture, les romans de Jane Austen n'ont pas pris une ride : le mariage y demeure une question de survie autant que de sentiment, et cette dualité entre raison et émotion, que l’écrivaine n'a cessé d'interroger, continue de parler à un public contemporain. Les liens entre sœurs, et plus largement entre femmes, y sont représentés avec la même justesse et la même diversité de facettes que dans le roman, le stoïcisme d'Elinor n'y est jamais soumission, mais une forme d'autonomie, quand la sincérité de Marianne reste une critique vive de la superficialité des attentes sociales. Georgia Oakley, malgré une mise en scène perfectible, a au moins le mérite de laisser cette force intacte, portée par deux actrices qui incarnent avec justesse et fraîcheur ce tiraillement entre raison et sentiment.



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