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Rencontre avec Lukas Dhont pour Coward: "Je me suis reconnu devant ces hommes transformant la violence par l’art"

il y a 1 heure
6 min de lecture

Avec Coward, récit d’une romance entre deux soldats pendant la Grande guerre, Lukas Dhont creuse son cinéma de la douceur et de la douleur, et va encore plus loin avec ce troisième opus ambitieux. Rencontre avec le cinéaste, en route pour les Oscars après sa double récompense à Cannes.


Pierre et Francis, deux jeunes soldats envoyés au front en 1916, ne se rencontrent pas sur le champ de bataille, mais sur scène, lors de spectacles amateurs organisés par l’arrière-garde pour divertir les troupes. Entre eux va naître une histoire d’amour aussi secrète qu’incandescente. 


Coward
Coward ©Lumière

Tel est le point de départ de Coward, troisième long-métrage du réalisateur gantois Lukas Dhont, qui après Girl et Close s'essaye pour la première fois au film historique. Présenté en compétition à Cannes, Coward s’inspire de faits réels. Le cinéaste a raconté être tombé durant des recherches sur des photos de spectacles de poilus : revues, vaudevilles, soldats déguisés en femmes, costumes improvisés à base de colliers d’obus et de robes en toile de jute…


Des images rares, qui racontent aussi le besoin de ces hommes pour une échappatoire. C’est l’envie de mettre en lumière ces récits, enterrés dans les tranchées de la Grande Guerre qui a poussé Dhont à inventer ce drame historique : 


“« J’ai grandi avec les récits de la Première Guerre Mondiale, et je me suis toujours senti un peu mal à l’aise face à toutes ces fictions sur la guerre qu'on nous sert dès un très jeune âge. En tant que jeune homme, je sentais cette attente qui pèse sur nous, de réprimer nos émotions, afin d'être capables de destruction, et ainsi d’être vus comme des héros. Je ne me suis jamais senti capable d’aller vers cette énergie, vers cette violence, cet univers très viril. Les récits que j’ai créés en grandissant étaient ma façon de composer avec cette réalité. Quand je suis tombé sur ces photos, je me suis reconnu en ces hommes qui, au plus près de la violence, ont trouvé une façon de s’en échapper par la création. Dans leur façon de transformer des objets conçus pour tuer afin d’en faire quelque chose de beau, j’y ai vu quelque chose de moi-même. Bien sûr, j'ai la chance de ne pas avoir dû aller au front durant la Première Guerre mondiale,e ne sais pas si j'y aurais survécu . Mais je sais ce que c'est, de passer par l’art pour transformer les attentes qui pèsent sur soi. » 


Coward 
Coward ©Lumière

L’art comme réponse à la dureté du réel est un thème récurrent chez Dhont qui tisse depuis ses débuts un cinéma de la perte de l’innocence, où coexistent la douceur et la violence. En 2018, son premier film Girl racontait la lutte intérieure d’une danseuse de ballet trans pour s’accepter physiquement, allant jusqu’à prendre une décision radicale. Le film est inspiré du parcours la danseuse Nora Monsecour, à qui le cinéaste avait proposé le premier rôle.


Pour Close (2022), Dhont a cette fois puisé dans son propre vécu d’enfant, pour raconter l’amitié entre deux jeunes garçons qui, mise à mal par le regard des autres écoliers, va être brutalement brisée. Dans ces films, la mise en scène fait le choix de la tendresse, avec sa lumière diffuse, ses couleurs pastel et ses plans rapprochés, à contrepied du scénario, qui aborde des sujets durs comme le deuil, la mort ou la mutilation… 


« La violence est un sujet important pour moi, car il m'est très difficile d'en parler», explique Dhont. « Je me suis souvent heurté aux limites de ma capacité à communiquer sur la violence que j'ai pu vivre. Le monde peut être un endroit très violent, et souvent, cette violence est internalisée, on la retourne contre soi. Dans mes deux premiers films, j'ai essayé de parler justement de cette violence qu'on s'inflige à soi-même. Dans la vie c'est quelque chose que j'ai fui, et dans ces films j'ai voulu m'y confronter. »


Coward 
Coward ©Lumière

Racontant la violence pour s’en émanciper, et déconstruisant délicatement la notion de masculinité, le cinéma de Dhont est doux et amer à la fois – à l’instar des conclusions de ses films, à la fois tristes et pleines de joie. Son troisième opus pousse encore plus les curseurs de cette ambivalence.


Film en costumes, plus ambitieux en termes de production, et aussi plus collectif (une troupe de garçons accompagnant les protagonistes), Coward offre à Dhont un certain recul de par son ancrage historique dans le passé.


Et si la violence des tranchées y est forcément présente, le film tend vers la lumière, sur la forme comme sur le fond. « Cette fois, j’ai voulu raconter la violence qui vient de l’extérieur. Le male gaze n'impacte pas uniquement les femmes, mais aussi la manière dont les hommes s'observent entre eux. En temps de guerre, on exige que l’autre soit vu comme un ennemi, l'agresseur absolu. Il faut avoir un regard très déshumanisant. J’aborde encore un peu la violence internalisée, car Pierre se blesse volontairement dans une scène… Mais le film est plus doux, y compris à l’endroit de ses protagonistes. On a parfois cette tendance dramaturgique à aller vers le conflit à tout prix, donc faire le choix de la douceur, d'autant plus avec un film de guerre, je l'ai ressenti comme un acte de résistance. Contrairement à la réalité, en fiction tu peux choisir, et ces décisions sont importantes. »


Coward
Coward ©Lumière

Face à un monde qui va de plus en plus mal, la résistance par la fiction devient d’autant plus cruciale. . « C'est vrai que l'époque dans laquelle on vit impacte aussi beaucoup la façon dont on construit une histoire » réagit Dhont. « Pendant l'écriture de Coward, le monde est devenu tellement sombre autour de nous : le génocide, les crises climatiques, l'ambiance apocalyptique... ça a rend ce besoin de douceur d'autant plus nécessaire. »


Après Cannes, où le film est reparti avec le prix d’interprétation pour les deux comédiens principaux, Valentin Campagne et Emmanuel Macchia, Coward a pris la route les festivals internationaux : Toronto, San Sebastian, mais aussi à Gand, terre natale du réalisateur, avant de sortir sur nos écrans le 21 octobre.


Ensuite, direction Hollywood, le film ayant été choisi pour représenter la Belgique aux Oscars comme l’ont été Girl et Close. C’est comment de s’embarquer à nouveau dans ce qui est pratiquement une campagne électorale, pour tenter de décrocher le Graal ?


« J’essaie de voir ça comme une sorte de jeu. De cette manière, je pense que ça peut être un exercice très joyeux. Parce que ton film est vu par beaucoup de monde dans un laps de temps très court, donc ça crée énormément d’interactions. De là naissent beaucoup d’étincelles, d’inspirations…  Parfois, écouter quelqu’un te dire pourquoi quelque chose a résonné chez elle ou lui - ou pas, ça arrive aussi – ça t’apprend des choses sur tes propres désirs, ton langage, tes futures envies... C’est très rafraichissant, comme une phase de transition entre un projet et un autre. Parce que finir un film, c’est aussi une forme de deuil : j'ai passé quatre ans sur ce projet, et je ne suis plus le même qu'au début. Cette campagne des Oscars me permet de faire durer ce sentiment un peu plus longtemps (rire). Et le fait de rencontrer autant de monde qui célèbre le film, honnêtement ça rend le deuil plus facile. Au final, je vois la cérémonie en elle-même comme un contexte, plutôt qu’un but. »


Coward 
Coward ©Lumière

Quid de la nature politique de ces compétitions ?« C'est vrai que ça peut être perturbant, mais c'est aussi une super opportunité de se positionner, en termes de valeurs, et de ce qu’on veut défendre. Les Oscars racontent beaucoup la façon dont ce monde fonctionne, et je suis très conscient de tout cet aspect compétitif, cette idée d’être le plus fort, de dominer l'autre… » Loin de cracher dans la soupe, Dhont mesure sa chance, mais ses pieds sont bien ancrés sur Terre : « Bien sûr j'ai des ambitions, je veux être invité à la table, participer à tout cela… mais pas à n’importe quel prix. »


Là aussi, c’est toute la question de trouver l’équilibre, entre douceur et dureté, entre l’incroyable violence du monde, et toute la douceur qui peut aussi s’y trouver. 




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