Scarlet et l'éternité : Hamlet version conte philosophique japonais
- Arthur Bouet
- il y a 3 heures
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En adaptant Hamlet, le réalisateur de Belle et Le Garçon et la Bête livre une fable philosophique convenue, dans une animation impure et stimulante.

Les vieux pots font-ils toujours les meilleures soupes ? C’est, à première vue, ce que laisserait penser le nombre d'adaptations cinématographiques d'Hamlet, des Salauds dorment en paix d'Akira Kurosawa, au Roi Lion des studios Disney, en passant par le récent portrait fantasmé de son auteur par Chloé Zhao dans Hamnet. Et, à en juger l'interprétation très personnelle qu'en donne Mamoru Hosoda dans Scarlet et l'éternité, la source ne semble pas prête de se tarir.
Contrairement à nombre de ses prédécesseurs, le réalisateur japonais situe son intrigue dans le prolongement du texte original : après avoir exécuté le Roi et s'être emparé du trône, Claudius, son frère, empoisonne la Princesse Scarlet (Hamlet, au féminin) qui se réveille au Pays des Morts. Une terre vaste et désolée dans laquelle la jeune femme entamera une quête vengeresse en pourchassant l'assassin de son père. Pour imaginer l'après, Hosoda transpose le récit du Danemark moyenâgeux à un au-delà temporellement et géographiquement indéterminé, qui tient lieu de toile vierge. Habitué aux manipulations temporelles depuis La Traversée du temps (2006), il abolit ici tout simplement cette donnée et invente un univers où « le passé et l'avenir coexistent ». Débarrassé de balises historiques, narratives et logistiques, le cinéaste dispose alors d'une infinité d'outils pour éprouver ses archétypes – la vengeresse, le traitre – et faire muter la tragédie shakespearienne en un véritable conte philosophique.

Cette dimension initiatique est amenée par un personnage de secouriste de notre siècle, dont Scarlet fera un compagnon de route. Tandis qu’elle ne pense qu'à éliminer ceux qui se dressent entre elle et sa cible, Hijiri, son miroir inversé, lui apprend au contraire l'importance du soin. Une opposition très littérale, qui contraste avec le mystère des lois qui régissent cet espace, et qui constitue l'une des principales limites du métrage. Dans ce bloc central où Scarlet chemine dans le désert, elle rencontre une galerie de personnages parmi lesquels une population nomade d'inspiration moyen-orientale, des réfugié·es fuyant des persécutions et des bourreaux repentis, venu·es d'époques différentes. Un brassage culturel qui permet au réalisateur d'universaliser son propos mais qui, à force de répétition, évente la morale que le film voudrait réserver à son finale : la vengeance est une impasse, et celle qui la poursuit finira consumée par la haine. C'est d'autant plus regrettable que l'attention donnée à cette hybridité des civilisations détourne un temps le cinéaste de celle, plus stimulante, qui organise formellement son œuvre.
Déjà à l'expérimentation dans Belle (2021), l'animation travaille ici un mélange impur de dessin traditionnel et de peintures numériques, et s'aventure par instants dans l'abstraction. Le résultat déroute au début mais promet des visions saisissantes – un dragon céleste foudroie la terre, un escalier invisible monte vers les cieux. Des audaces plastiques assez inédites qui laissent espérer que la prochaine fois, Hosoda préparera sa soupe dans un pot tout neuf.
Avec les voix de Mana Ashida, Kôji Yakusho, Masaki Okada. Japon, 111 minutes.



