The Tale of Silyan : L'homme et l'oiseau face à la crise
- Quentin Moyon

- il y a 2 heures
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Au cœur de la Macédoine du Nord, Tamara Kotevska signe un documentaire d'une grande justesse, où s'écrit un dialogue tendre entre un inéluctable marasme socio-économique et une valse migratoire poétique.
Au cœur d'un village de Macédoine du Nord, The Tale of Silyan brosse le portrait complexe d’une société rurale en mal de vivre. À quelques encablures de la Grèce, pays dont la situation économique a fait coulé beaucoup (plus) d’encre en Europe depuis 2008, le documentaire de Tamara Kotevska (nommée aux oscars pour Honeyland) suit le parcours de Nikola, un fermier pris dans la tempête de la crise économique : entre inflation des prix des matières premières, crise climatique et main-mise des distributeurs sur les revenus des paysans, le fermier âgé essaie de faire face du mieux possible, tout en évitant de se raconter des fables.

Pourtant, et comme son nom l’indique, The Tale of Silyan fait directement écho à une légende locale du XVIIe siècle — celle de Silyan, enfant métamorphosé en cigogne fuyant le foyer avant d’y revenir. Ce récit mythologique a une fonction concrète dans le récit : il sert de métaphore aux mésaventures de notre personnage — du départ du reste de sa famille en Allemagne avec l’espoir d’un mieux vivre, à ses soucis financiers — et dans le même temps à celles de ses coloca-terres : les cigognes qui abondent dans la région.
Mais le récit d'exode qui nous est fait n'a, contrairement au départ des oiseaux blancs et noirs pour l’Afrique une fois par an, rien d'une envolée majestueuse : ce sont les enfants de Macédoine qui fuient vers l’occident, des rêves de fortune pleins la tête, laissant derrière eux des patriarches rongés par la solitude et la faillite. L’originalité du film s'ancre d’ailleurs dans l’ancrage du récit en Macédoine (comme tous les films précédents de la documentariste) exprimé par l’unique point de vue des délaissés, de ceux qui regardent la terre mourir et le ciel se vider, là où de nombreux documentaires préfèrent souvent donner la parole aux exilés.

Le film n'est pourtant pas pessimiste, au contraire. L’humanité de Nikola, que l’on ressent tout le long du film, s’exprime de manière exacerbée lors de sa rencontre avec un volatile blessé. C'est dans un foyer pratiquement délaissé par l’humanité (chose extrêmement fréquente dans la région) que l'animal sauvage, à l’aile cassée et fuyant l'orage, finit par trouver refuge. Avec Nikola qui prend soin de son plumage, un lien se crée, un rapprochement se fait et la cigogne finit par s'endormir dans les bras de l'homme, donnant au documentaire sa véritable grâce.
Face à un monde juridique et sociétal incapable d'intégrer le sort du vivant non-humain (ce Res Nullius qui renvoie au film du même nom du belge Thomas Jean), ce duo inter-espèce panse ses plaies dans les eaux boueuses des marais. L’oiseau inapte au vol après sa chute et l’homme inapte à retenir les siens se retrouvent cloués au même sol.

Pour donner du corps à ce drame socio-climatique, la bande-son organique, quasi épique donne des voix, des sous titres pour comprendre le vécu de nos protagonistes : les cigognes, oiseaux sans cordes vocales, et le taiseux Nikola voient leurs émotions transmises par le choix des instruments (à vent lors des plans en altitude) et l’harmonie des mélodies.
Côté photographie, la collaboration de Tamara avec le chef opérateur Jean Dakar dessine une forme de paysage quasi métaphorique, un brin irréel, flottant, par des clairs-obscurs foudroyants et des lumières iridescentes d'une beauté presque mortifère très largement inspiré de Terrence Malick. Le film oscille ainsi entre poésie du réel et anatomie d’un effondrement économique en filmant des grèves désespérées, des récoltes pourrissantes jetées sur l'asphalte, des terres bradées, et des paysans réduits à fouiller les décharges ou les maisons abandonnées au détecteur de métaux.

Loin de se cantonner aux seuls soucis sociaux, le montage construit un parallèle organique et implacable entre les villageois qui peinent à ériger des murs d’une maison et les cigognes qui assemblent leurs nids fait de petits bois. Quand Nikola organise les immondices de la décharge, l'oiseau l'y accompagne pour survivre, en tentant d’y trouver quelques vivres (le parallèle avec l'œuvre de Thomas Jean et la réalité bruxelloise est là encore poignante). Des images d'oiseaux desséchés viennent scander cette agonie partagée, allégories glaçantes d'un même épuisement face à un système broyeur.
Pour finir, The Tale of Silyan n’a rien des Milles et Une Nuits. C’est une œuvre puissante, qui prouve avec une tendresse inattendue que sur les ruines du monde rural, nos ultimes refuges sont à chercher non du côté des mots creux des puissants, mais plutôt des claquements de bec d'un piaf mutique.
Avec Nikola Conev, Jana Coneva, Ilina Coneva. Macédoine du Nord, 80 minutes.



