À Pied d'Œuvre : Chronique d’un déclassement choisi
- Léa Dornier
- il y a 2 jours
- 2 min de lecture
Le métier d’auteur, vecteur de précarité ou loisir de riche ? Valérie Donzelli fonce droit dans cette zone grise avec son nouveau film.

Paul (Bastien Bouillon, qui multiplie les films) est un ancien photographe à succès reconverti en écrivain. Son ex-femme s’envole pour Montréal avec leurs enfants et il tente de terminer un manuscrit. Son éditrice intraitable lui assène qu’elle attend un chef-d’œuvre, et on n’y est pas. Son compte en banque s’effrite, l’appartement saute et il atterrit dans une demi-cave dépouillée. Il télécharge une appli de petits boulots : tondre, déménager ou bricoler pour quinze euros. Chaque fois qu’il franchit le seuil d’un client, il regarde d’abord les pieds : se déchausser ou non, signe d’appartenance ou de distance. Dans sa mansarde, ce ne sont encore que les chaussures des passants qu’il aperçoit. Les pieds deviennent un indicateur social, un code silencieux.
“Vous êtes quoi ?” Il n’en sait rien. Une cliente éméchée le jauge : il n’a pas “l’allure” de quelqu’un qui fait ce genre de jobs. Sa sœur l’accuse de “jouer au pauvre”. Peut-on choisir la précarité ? Est-ce qu’il y aurait des bons et des mauvais pauvres ? Il consigne chaque dépense dans un carnet. “On trouve toujours quelque chose à sacrifier quand on n’a plus rien.”

Valérie Donzelli délaisse sa malice habituelle pour un style plus sobre, mais chargé d’émotions. Les phrases murmurées du livre autobiographique de Franck Courtès, dont le film est adapté, apportent une profondeur poétique: “Je suis à la misère ce que cinq heures du soir est à l’obscurité”. La BO – “Joe le taxi”, “Foule sentimentale” – ancre le film dans une France mélancolique.
Bastien Bouillon, impeccable, incarne ce personnage qui ne se plaint jamais, qui glisse et s'efface. Son attitude déroute tout le monde, comme une provocation. À pied d’œuvre est un film sur les angles morts de la réussite. Et sur ce qu’écrire veut dire : “allumer un feu qui ne demande qu’à s’éteindre”
Avec Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon. 92 minutes. France, 2026.



