Berlinale : Un Hiver russe, un portrait précieux de l’exil
- Julien Del Percio

- il y a 1 jour
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Présenté à la sélection Panorama, Un Hiver russe signe les retrouvailles du réalisateur Patric Chiha avec le genre documentaire, après un détour remarqué du côté de la fiction (La Bête dans la jungle). Un nouveau film d’une grande sobriété qui s’intéresse aux témoignages et aux destins de ces jeunes qui ont fui la Russie suite à des divergences politiques avec le régime.

La première question que l’on pourrait se poser, c’est pourquoi un cinéaste autrichien habitant en France s’intéresse-t-il soudainement aux trajectoires tumultueuses d’expatrié·es russes ? “La beauté du cinéma réside, selon moi, dans le fait de pouvoir voir quelque chose qu'on ne peut voir autrement. Et, en tant que réalisateur, je pense que parfois, le meilleur moyen d'y parvenir est de s'éloigner de son environnement immédiat. Je fais des films parce que je ne sais pas. Je cherche, j’essaie d’y voir plus clair, au moins d’apprendre à formuler des questions. Faire un film est pour moi une manière d’ouvrir un espace de réflexion, pour moi, pour les autres.” Ces personnes qui lui ont permis de mener à bien cette quête de savoir, Patric Chiha les a découvertes presque par hasard. En septembre 2022, le cinéaste a ainsi été frappé par les images des jeunes hommes qui traversaient la frontière dans les montagnes georgiennes, fuyant le régime russe à pied, en vélo ou en voiture. Il a alors décidé de partir à Istanbul pour y rencontrer ces jeunes Russes qui ont quitté le pays car ils refusaient de se plier aux lois inhumaines du régime.”J’ai rencontré des personnes de milieux très différents, certaines fortement engagées, d’autres moins, certaines recherchées, d’autres non. Margarita (le personnage principal du film) m’accompagnait et traduisait les entretiens. Puis, un jour, c’était une évidence : j’aimerais la filmer. Cela ne s’explique pas, mais son intelligence, sa force et sa sensibilité me touchaient profondément.”

D’une grande sobriété formelle, Un hiver russe ménage quelques interludes musicaux punk ou noise-rock (d’ailleurs composés par l’une des personnes interrogées, Yuri Nosenko) mais s'attache surtout à scruter la parole de ces exilé·es, à travers des témoignages face caméra ou des longues discussions entre eux. Le film est ainsi parcouru d’un grand sentiment d’intimité, à tel point que les personnes semblent presque oublier la présence de la caméra. “Je ne fais pas des films sur des gens, mais avec des gens” tient à insister Patric Chiha, qui précise que le tournage du film s’est étalé sur six mois, ce qui lui a permis de nouer des liens très forts avec ces personnages. “Le tournage leur a peut-être permis de mettre des mots sur des questions complexes, difficiles : Fallait-il fuir pour sauver sa vie ou rester sur place pour combattre le régime ? Où est-on plus utile, ici ou là-bas ? Quel est leur rôle dans ce qu’il se passe ? Sont-ils victimes ou responsables de la situation ? Et au loin, en Ukraine, l’horreur absolue de la guerre. Avant d’être un film sur des Russes, c’est peut-être un film sur nous tous. Que ferions-nous à leur place ? Ne ressentons-nous pas aussi un fort sentiment d’impuissance ?”

C’est sans aucun doute cette pluie de questionnements et cet intense sentiment d’impuissance qui a donné son titre poétique au film. Cet Hiver russe, c’est celui qui ne connaît pas de fin, qui pétrifie le corps et l’esprit. Celui que vivent ces exilé·es, incapables de rentrer dans leur pays, mais jamais tout à fait chez elleux autre part. “L’attente de ces femmes et hommes, la stupéfaction et l’expectative dans lesquelles ils sont plongés modifient la perception du temps et de l’espace. Ils sont enfermés dans un présent permanent. Le titre évoque pour moi cette situation figée, gelée.”
87 minutes. France.



