Blue Heron : Une chronique familiale énigmatique.
- Julien Del Percio

- il y a 5 heures
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Pour son premier long-métrage, la réalisatrice Sophy Romvari ravive ses souvenirs d’enfance et tente d’en élucider le mystère.
Plus que tous les autres arts, le cinéma est propice à la re-création : munis de caméras et épaulés de leurs comédien·nes, de nombreux cinéastes cherchent à reconstituer sur grand écran leurs souvenirs les plus profonds et intimes. C’est le cas de la réalisatrice Sophy Romvari, qui signe avec Blue Heron une plongée semi-autobiographique dans son enfance tumultueuse. Le film suit ainsi l’arrivée d’une famille d’origine hongroise sur l'île de Vancouver, au crépuscule des années 90, à travers le regard de Sasha, cadette d’une fratrie composée de quatre enfants.

Blue Heron se déploie d’abord comme une succession de vignettes à priori anodines, où la cinéaste dessine les contours d’une vie de famille sereine, rythmée par des balades au musée et des après-midis à la plage. Avec un montage impressionniste, riche en ellipses inattendues, la réalisatrice ménage toutefois une insidieuse étrangeté, qui escamote rapidement la piste d’une chronique uniquement tournée vers la nostalgie. Derrière les portes ou dans l'entrebâillement des portes, Sasha saisit malgré elle le vacillement de la structure familiale : ici, quelque chose ne tourne pas rond.

Un malaise qui trouve progressivement sa source dans le comportement instable et presque incompréhensible du personnage de Jeremy, aîné de la fratrie. Au musée, Sasha l’aperçoit d’abord dérober un porte-clés, sans raison apparente. Quelques scènes plus tard, l’adolescent se borne à lancer inlassablement son ballon sur la fenêtre du bureau, dans lequel ses parents tentent pourtant d’avoir une discussion importante. Plus grave encore, un troisième fragment nous le montre dangereusement juché sur le toit, tel un héron, sourd aux supplications de sa mère qui le somme de descendre. Figure mutique et opaque, Jérémy erre ainsi dans le film comme un fantôme, traînant sa colère et son caractère asocial d’une scène à l’autre, sans que le récit ne daigne expliciter les raisons de son comportement ni ne dévoile le mal qui le ronge.

Blue Heron prend ainsi la forme d’une sorte de contre-enquête familiale et intime, où la réalisatrice refaçonne sa propre enfance pour mieux cerner ce qu’elle n’avait pas compris à son jeune âge. Une démarche qui dresse d’évidents ponts avec le somptueux Aftersun de Charlotte Wells, avec lequel le film partage aussi un ancrage référencé dans les années 90 - le père initie Sasha aux joies du logiciel Paint, un des enfants joue avec des Tamagotchis, etc. Les deux longs-métrages culminent d’ailleurs dans un geste auto-réflexif, qui voit les deux réalisatrices dépasser la chronique de l’enfance pour mettre en scène un alter-ego adulte réinvestissant leur passé. À ce titre, le dernier tiers de Blue Heron est peut-être plus radical encore, le film embrassant une dimension fantastique inattendue. Un virage qui cherche moins à chanter les vertus de la fiction qu’à affronter définitivement le deuil : de ces réminiscences ne surgit finalement qu’un mystère plus vaste encore.



