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Citizen Kane : Autopsie précoce du quatrième pouvoir

Durant tout l’été, la Cinematek accueillera sur ses écrans reporters, présentateurs télé, paparazzis et autres journalistes à l’occasion du cycle Stop the Presses ! consacré au journalisme au cinéma. Et pour inaugurer cette plongée cinématographique dans les entrailles de nos médias, Citizen Kane, le monument d’Orson Welles, qui a beaucoup à nous raconter sur le pouvoir du journalisme.


Orson Welles dans Citizen Kane.
Citizen Kane © Park Circus

Au milieu de la démesure grandiose des décors érigés pour le film, le personnage de Charles Foster Kane, magnat mégalomane à la tête d’un immense empire médiatique, pourrait presque paraître caricatural. Pourtant, loin de la fiction, il est largement inspiré de William Randolph Hearst, un personnage bien réel pour qui Herman J. Mankiewicz, le co-scénariste d’Orson Welles, a longtemps travaillé. Comme Kane, Hearst se servit de la fortune familiale accumulée grâce à l’industrie minière pour construire un empire de la presse, échouant à se faire élire gouverneur, tout en multipliant les prises de position disparates, tantôt belliciste, tantôt pacifiste, avant de finalement soutenir les fascismes européens des années 30, et passer ses dernières années dans un gigantesque palais.


Mais surtout, il contribua au développement d’un journalisme, moins tourné vers les faits que vers un sensationnalisme indéniablement plus vendeur, bien plus en accord avec des impératifs d’audience. Un journalisme qui permettra à Hearst, tout comme à Kane de gagner en capital, en influence, en pouvoir. Avec Citizen Kane, Orson Welles fait de son premier film une vive critique de cet asservissement de la presse à des logiques commerciales, s’amusant même à retourner cette tendance contre son instigateur. Mais au-delà de cet inversement tragi-comique, le cinéaste états-unien questionne à travers le personnage de Kane le poids des médias sur notre manière de percevoir le monde.

 

Orson Welles et Joseph Cotten dans Citizen Kane.
Citizen Kane © Park Circus

Les médias, à commencer par la presse, furent très tôt suspectés d’avoir un pouvoir substantiel sur les citoyens. Au début du XXe siècle, des intellectuels estiment ainsi qu’ils sont responsables des “images dans nos têtes”, introduisant à la manière d’une seringue hypodermique des opinions dans les têtes de leurs lecteurs. Difficile de dire si Orson Welles croyait en ces théories. Mais une chose est sûre, le personnage de Charles Foster Kane qu’il incarne, en est fermement convaincu. Lui qui a pris les rênes du New York Inquirer initialement pour s’amuser comprend vite le pouvoir qu’il peut exercer à travers la publication, non sans déplaisir. À mesure qu’avance le film, le cinéaste filme à travers le regard de son vieil ami Jedediah Leland (Joseph Cotten) l’évolution de ce personnage qui joue de cette puissance éditoriale avec une certaine perversité, qu’il s’agisse de faire arrêter un innocent ou de déclencher une guerre contre l’Espagne.


Malheureusement pour lui, cette influence est aussi concrète que limitée. Contrairement à ce qu'affirmaient Lippman ou Lasswell, les individus ne sont jamais passifs face à l’information. Jouant d’un montage virtuose, le réalisateur bombarde le spectateur comme Kane matraque ses lecteurs à coup d’articles complaisants. Mais toute la tension du récit réside dans la futilité de tels efforts. Le magnat de la presse aura beau acheter tout ce qu’il peut - jusqu’à considérer ses journalistes, ses lecteurs et ses proches comme de simples possessions dont il peut faire ce qui lui plaît - il ne pourra jamais persuader le monde, ni d’aimer la voix de sa nouvelle épouse Susan (Dorothy Comingore), ni de l’aimer lui. Au grand dam d’un personnage que l’on ne parvient jamais à haïr, aussi détestable puisse-t-il être. 


Orson Welles et Dorothy Comingore dans Citizen Kane.
Citizen Kane © Park Circus

Pour autant, si les médias n’ont pas le pouvoir de nous dire à quoi penser, ils ont au moins le pouvoir de nous dire à quoi penser. Les informations qui nous parviennent ne dépendent que de la perception de la valeur de celles-ci, par les journalistes (ou un réalisateur). Après tout, devant Citizen Kane, si nous souhaitons connaître la signification de Rosebud, c’est uniquement car l’Inquirer a raconté que tels étaient les derniers mots du multimilliardaire pourtant seul à ce moment-là. Finalement, même le spectateur n’échappe pas au pouvoir des journaux de Charles Foster Kane.


À (re)découvrir à la Cinematek le 05 et 12 juin. Tout le programme du cycle Stop the Presses ! est à retrouver sur le site de la Cinematek.


Avec Orson Welles, Joseph Cotten, Dorothy Comingore, Everett Sloane. États-Unis, 119 minutes.

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