La Noire de… : Un film qui renversa l’ordre du monde
- Sidney Cadot-Sambosi
- il y a 1 jour
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Sélectionné à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 1966, Prix Jean Vigo et Tanit d'or aux premières Journées Cinématographiques de Carthage de la même année, le premier long-métrage d’Ousmane Sembène retrouve le chemin des salles ce 8 juillet. Retour sur un film qui a changé le cinéma et le destin de son auteur.

Pour parler de La Noire de…, il faut d’abord parler de son scénariste et réalisateur, Ousmane Sembène. Né d’un père Dakarois et d’une mère de Saint-Louis, le cinéaste est aux yeux du régime colonial, qui classait les colonisé·es entre, d’un côté les citoyens, et de l’autre, les sujets, un citoyen français…ce qui ne l’a pas empêché d’être confronté au racisme, dès son plus jeune âge. Cette expérience précoce de la xénophobie configure toute son œuvre, qui capte les mutations de sa société en portant son regard sur le présent impérialiste et le passé du joug colonial.
Son premier long-métrage, La Noire de…,met en scène un fait divers. En 1963, Nice-Matin rapporte le suicide d'une jeune Sénégalaise, Diouana Gomis, employée dans une famille française. Ousmane Sembène, alors ancien docker de Marseille reconverti en écrivain puis en cinéaste après une formation à Moscou, saisit une métaphore de la condition postcoloniale, une histoire qui n'a encore jamais été racontée de l'intérieur. Il en tire d'abord une nouvelle, Voltaïque, dont il fera un film en 1966, avec des moyens dérisoires, une actrice non professionnelle et un appartement de la Côte d'Azur comme principal décor.

Une vie intérieure
Le dispositif est d'une simplicité radicale et d'une efficacité absolue. Diouana ne parle pas à ses patrons. Elle pense, en voix off, dans un français que ceux-ci ne semblent jamais vraiment entendre. Ce silence imposé à cette bonne noire par des patrons qui ne prennent pas en compte sa parole est déjà un manifeste : l'intériorité d’une Africaine existe, elle déborde et elle résiste. Seul le monde blanc ne l'écoute pas. Les flashbacks à Dakar tranchent avec la photographie grise de l'appartement du Sud de la France : à Dakar, la lumière est vivante, les corps bougent librement, la ville pulse. Ici, à Antibes, les murs se resserrent, l’existence devient indigne, cruelle. Le film adopte donc le point de vue de Diouana, qui incarne une critique de la colonisation persistante. Soumise à ses employeurs, la jeune femme ne visitera jamais la France comme elle en rêve.
Bien que le film démarre à l’arrivée de Diouana en France, l’intrigue fait des allers-retours dans le temps et l’espace entre le présent tragique de la jeune femme à Antibes et la vie à Dakar qu’elle laisse derrière elle. Cette technique narrative propose une lecture genrée et racialisée de l’espace domestique et culturel. La Noire de… peut se lire comme une archive incarnée et comme une critique anti-impérialiste qui demande de penser l’architecture même de l’espace intime en fonction des relations coloniales et néocoloniales complexes qu’elle incarne. Sembène dévoile la ligne claire de la dynamique du pouvoir entre la colonie et la métropole, entre le Sud global et le Nord du monde.

C'est dans ce renversement que réside le geste politique central du film. Sembène considère l'Europe comme une périphérie froide, vue depuis le soleil de Dakar. Le continent africain n'est pas l'ailleurs : il est le centre, l'endroit où la vie a du sens. L'appartement de la Côte d'Azur n'est pas un eldorado mais une prison. Le masque africain accroché au mur par les employeurs français comme simple objet décoratif, devient, dans la logique du film, le symbole même de cette aliénation : l'Afrique réduite à un territoire qu’on consomme, qu’on consume – terres et humains ensemble. Alors que pour Diouana, ce masque est une référence à l’au-delà et au monde des esprits, le symbole de sa relation au sacré.
Une modernité percutante
Le visage de La Noire de… c’est celui de Mbissine Thérèse Diop. Ce regard que le cinéma mondial n'aura croisé qu'une fois, ou presque. Mbissine Thérèse Diop avait vingt ans quand Ousmane Sembène l'a choisie pour incarner Diouana. Le fils du cinéaste Alain Sembène rapporte que « prévu à l’origine comme un court métrage, La Noire de… a pris de l’ampleur grâce à la richesse du contenu enregistré par une équipe réduite de techniciens et de comédiens amateurs, dont Mbissine Diop. Ce n’est qu’au montage que l’importance du film est devenue évidente. » Il précise que « malgré des contraintes administratives, notamment l’absence de carte professionnelle de réalisateur, puis un montage raccourci à soixante minutes pour des raisons de production, le film n’a rien perdu de son intensité. »

Mbissine Thérèse Diop, après ce rôle unique, disparaît presque des écrans. Elle rentre au Sénégal, tourne peu, et est progressivement oubliée par l'histoire officielle du cinéma. Ce n'est que bien plus tard, grâce aux travaux du chercheur Samba Gadjigo et au documentaire Sembène! qu'il co-réalise avec Jason Silverman en 2015, que cet héritage est restitué dans toute sa complexité.
Aujourd'hui, la postérité du film est indiscutable. Le message de Sembène reste également très moderne puisque la difficulté de communiquer avec le néo-colonialisme persiste dans des formes de racisme structurel aux niveaux politique, économique et social. Restauré numériquement en 4k par The Film Foundation's World Cinema Project, en collaboration avec Sembène Estate, l'INA et le CNC, dans les laboratoires Éclair et Cineteca di Bologna et l'Immagine Ritrovata, le film frappe toujours par sa modernité percutante. Sembène s’adresse au plus grand nombre, en parlant d’abord à l’œil du public, tenant compte de la diversité du spectateur·ices et des langues parlées.
Avec Mbissine Thérèse Diop, Anne-Marie Jelinek, Robert Fontaine. France/Sénégal, 60 minutes.
