Incendies : Une tragédie contemporaine signée Denis Villeneuve
- Quentin Moyon

- il y a 3 jours
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À l'occasion de sa ressortie en salles en version 4K, retour sur le film Incendies de Denis Villeneuve. Avant les blockbusters hollywoodiens qui l’ont rendu célèbre, le cinéaste canadien y met en scène un théâtre de la cruauté incendiaire.

Prisoners, Dune, Blade Runner 2049, Sicario ou encore Premier Contact. Si Denis Villeneuve est aujourd’hui ce cinéaste démiurge, reconnu comme le Cinéaste de la Décennie par la Hollywood Critics Association, bâtisseur de cathédrales numériques sur Arrakis ou aux côtés des replicants, à ses débuts le cinéaste filmait à hauteur humaine. À ce titre Incendies, qui ressort le 17 juin en salles dans une version 4K et restaurée de toute beauté, marque le point de bascule irrémédiable de sa trajectoire. Le pont entre ses deux carrières.
En s'attaquant à la pièce de Wajdi Mouawad, Denis Villeneuve ne fait pas un choix facile. Pilier de la quadrilogie du metteur en scène, Incendies nous replonge en plein coeur du mythe d'Œdipe, dans une relecture moderne et crue, autant que politique et puissante où un Moyen-Orient allégorique (le Liban n'est délibérément jamais nommé) devient l'arène d'une cruauté inexorable.

Dans le long-métrage, on suit les jumeaux Jeanne et Simon dans leur (en)quête pour comprendre d’où ils viennent, à la suite du décès de leur mère, et remettre à leur père et frère qu’ils ne connaissent pas, une lettre chacun. S'élabore alors sous nos yeux, un problème mathématique insoluble et terrifiant : « 1+1=1 ».
Dans son film, Villeneuve épouse cette rigidité conceptuelle. Là où le verbe de Mouawad invoque la poésie pour cicatriser, la caméra d'André Turpin, chef opérateur sur le film, rend cette épreuve étouffante, projetant les corps dans une géographie minérale et vide. Et ce décor ne fait que renforcer l’aridité et l'inhumanité profonde à laquelle se confronte Nawal (Lubna Azabal), la mère de Jeanne et Simon que l’on découvre au travers de flashbacks, jusqu’à son calvaire carcéral à Kfar Rayat.

Face à la mise en scène chirurgicale de Villeneuve, illustrant la grande technicité du cinéaste, nous sommes pris en otage, contraint d'admirer la beauté plastique d'un massacre. Pour lover le tout dans une atmosphère toujours plus dissonante, le réalisateur a réussi à convaincre le groupe Radiohead d’utiliser deux de ses musiques dans le bande originale du film: You and Whose Army? qui ouvre le film dans une scène choquante et Like Spinning Plates, qui se veut profondément critique des discours éludant la violence du réel.
Ces choix esthétiques et musicaux précis, loin d’une arrogance formelle, servent à installer le propos : le silence sépulcral prend la place de la logorrhée du théâtre, transformant la pièce en une réalité palpable. De celles qui s'impriment violemment dans la chair. Et quinze ans après sa création, entre les massacres à Gaza, en Ukraine, au Soudan du Sud ou encore en Iran, Incendies (au pluriel évidemment) n’a jamais été autant d’actualité.



