Troupe d’élite : Mais que fait la police ?
- Léopold Vézard
- il y a 18 heures
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Au Brésil comme à l’international, Troupe d’élite a toujours été une œuvre aussi populaire que clivante, notamment dans la manière dont le film représente la police. Sa projection en août à la Cinematek est l’occasion de replonger dans le Rio de Janeiro violent de José Padilha, pour (re)découvrir un long-métrage majeur du cinéma brésilien qui a beaucoup à dire sur l’institution policière.

Au cœur d’une favela, un policier regarde à travers la lunette de son fusil l’un de ses collègues en uniforme. Une première scène qui annonce le programme : Troupe d’élite est un film sur la police vue par la police. En son cœur, trois personnages principaux qui appartiennent aux forces de l’ordre. D’une part, Neto et Matias, amis d’enfance et policiers en formation plein d’idéaux. D’autre part, Roberto Nascimento, capitaine d’une unité du BOPE, corps policier réputé autant pour son intégrité que pour son ultra-violence dans la guerre menée contre les narco-trafiquants.
Avec de tels archétypes - le duo de policiers vertueux et le vétéran désabusé - nous pourrions craindre un film d’action générique comme il y en a déjà eu tant. Mais d’emblée, Troupe d’élite nous prend à contre-pied. D’abord par ces séquences d’action qui retranscrivent avec habilité le chaos de ces fusillades, avec une réalisation nerveuse où la caméra à l’épaule est parfois souillée de poussière et de sang, même si cela peut parfois se faire au dépens de la lisibilité de la scène. Ensuite grâce aux performances des trois acteurs principaux qui apportent une vraie profondeur à ces personnages. Enfin, parce qu’à travers les trajectoires de ces derniers, Padhila s’applique à mettre à nu les contours d’une institution policière corrompue jusqu’à l’os.

Peu importe leurs efforts pour ne pas plier face à la réalité d’un terrain qui paraît moins gangréné par le crime organisé que par la corruption policière, nos deux aspirants vont être happés dans une mécanique tragique tant rien ne semble pouvoir empêcher la machine institutionnelle de produire son funeste résultat. Face à ce système dont le film s’attache à faire l’autopsie pour en révéler les parties les plus viciées, le salut pourrait-il venir de Nascimento ? Il incarne cette figure policière christique pure et incorruptible, insomniaque et angoissée, rendant la justice à coup de balles de 5 et 9 mm, n’hésitant pas à torturer pour le bien commun ou simplement pour venger les siens. La loi du talion au centuple matérialisée dans un homme joué par un Wagner Moura brillamment fiévreux.

On peut alors comprendre pourquoi le film, auréolé par l’Ours d’or à Berlin en 2008, a autant divisé. Certains virent d’abord en lui une simple contrefaçon de La Cité de Dieu destiné à plaire à un certain public international friand d’un genre de “porno-misère”. Les deux films partagent bien quelques éléments : le décor des favelas brésiliennes, la violence graphique, le même monteur (et des poulets). La comparaison s’arrête bien vite, mais a le mérite de soulever la question de la représentation des favelas sur nos écrans.
La critique la plus véhémente qui fut adressée au long-métrage de José Padilha fut avant tout de glorifier les violences policières. En effet, si le long-métrage est une critique très appuyée de la police brésilienne, il demeure complaisant à l’égard de le BOPE dont quelques travers sont exposés, mais immédiatement justifiés par le motif impérieux de maintenir l’ordre face à la violence indéniable des trafiquants. Le long-métrage dresse un portrait favorable de Nascimento et ses hommes, allant jusqu’à rompre avec la nervosité de sa réalisation pour poser la caméra lorsque l’unité entre en scène, comme pour insister sur la maîtrise froide de ces soldats. Alors qu’en réalité, le BOPE est régulièrement épinglé pour la violence aveugle de ses opérations où les balles perdues pleuvent, tuant innocents et enfants. En ajoutant à cela toute l’esthétique de l’unité faite de têtes de mort et de chemises noires, il s’entend qu’à l’époque le magazine Variety aient pu reprocher au film d’être “un spot de recrutement pour des voyous fascistes”.

Si Apocalypse Now a pu devenir de la “pornographie pour militaire”, il est certain que Troupe d’élite peut devenir de la pornographie pour policier amateur d’abus de pouvoir. Pour autant, il ne peut être pleinement considéré comme un film glorifiant la police puisque, chose assez rare au cinéma, il met en scène cette violence policière non pas comme une anomalie, fruit du vice de quelques agents, mais comme le résultat d’une machine destinée à surveiller et punir. Après tout, ce que l’on peut reprocher au film de José Padhila n’est que l’écho d’une violence coercitive produite par une institution, dont il faudrait sûrement davantage s’inquiéter.
À (re)découvrir à la Cinematek le 03, 07, 12 et 16 août.
Avec Wagner Moura, Caio Junqueira, André Ramiro. Brésil/Argentine, 115 minutes.
