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Dans le regard de Judith Godrèche

Dernière mise à jour : 23 avr.


Icône du cinéma français, l’actrice Judith Godrèche a arrêté de tourner dans des productions françaises  au milieu des années 2010. Aujourd’hui, ses révélations sur les violences qu’elle y a vécues éclairent d’un jour nouveau cette décision et certains aspects de sa filmographie.


Une voix douce, reconnaissable entre mille, et des grands yeux avec lesquels elle explore nos tourments, en particulier conjugaux. Après son premier petit rôle dans L’été dernier de Nadine Trintignant en 1985, Judith Godrèche s’est imposée au fil des années une actrice emblématique du cinéma français, avant de quitter le pays pour s’installer aux Etats-Unis. 


Alors quand elle prend la parole en janvier 2024, en pleine promotion de la série Icon of French Cinema, pour dénoncer les violences dont elle a été victime enfant sur les plateaux de tournage, tout le monde semble tomber de haut, à hauteur du piédestal duquel tombent les deux réalisateurs qu’elle accuse : Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Sept ans après l’amorce du mouvement #MeToo au cinéma, auquel Judith Godrèche a participé en révélant avoir été sexuellement agressée par Harvey Weinstein, et quelques mois après la sortie des accusations concernant Gérard Depardieu, l’édifice du cinéma français vacille encore un peu plus sur ses fondations en ce début 2024.


Impossible de parler de la filmographie de Godrèche sans aborder La Fille de 15 ans de Jacques Doillon (1989) et La Désenchantée de Benoît Jacquot (1990), deux films souvent présentés comme ayant lancé la carrière de l’actrice. Les deux films traitent du même sujet : les relations d’une adolescente éprise de liberté avec des hommes (beaucoup) plus âgés. Dans un jeu de miroirs malsain, les réalisateurs semblent s’identifier avec les personnages masculins des films. Doillon a tenu à interpréter lui-même ce personnage à l’écran, aux côtés de Godrèche et de Melvil Poupaud, et Jacquot a entamé une relation avec l’actrice derrière les caméras après l’avoir rencontrée sur le tournage du film Les Mendiants (1988). Elle avait 14 ans, lui 39 ans. 


« Femme enfant » ? 


Autre particularité, il s’agit de films très verbeux, beaucoup de choses passent au travers des dialogues, qui ne sont vraiment pas très réalistes avec cette enfant de 15 ans qui parle comme si elle en avait 40. « Femme enfant » ou plutôt enfant présentée comme une « petite femme » dans le regard de ceux qui tiennent la caméra ? Cette maturité, la toute jeune actrice ne l’avait évidemment pas, et elle dénonce la situation d’emprise dans laquelle elle se trouvait. Sur France Inter, le 8 février, elle souligne avoir été agressée par Jacques Doillon sur le tournage de La Fille de 15 ans : « Tout d'un coup, il décide qu'il y a une scène d'amour, une scène de sexe entre lui et moi. J'enlève mon pull, je suis torse nu, il me pelote, me roule des pelles » pendant 45 prises. À l’époque, les critiques encensent les deux films, Les Inrocks qualifiant par exemple Benoît Jacquot de « sismographe de la psyché féminine ». Il faut dire que le mythe de Pygmalion est répandu  au sein du milieu du cinéma, du nom de ce sculpteur de la Grèce antique qui tomba amoureux de sa propre sculpture. « De nombreuses comédiennes ont travaillé avec des réalisateurs qui contribuent alors à leur notoriété tout en les enfermant parfois dans un regard masculin aliénant et réducteur » écrit  Diego Caparros à ce sujet. Un concept qui renvoie aussi au male gaze, théorisé en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey, cette façon de filmer les femmes qui impose un regard masculin (souvent libidineux) sur elles.


En 1991, Judith Godrèche ajoute de nouvelles cordes à son jeu dramatique en interprétant une jeune femme toxicomane dans Paris s’éveille d’Olivier Assayas. Elle enchaîne ensuite avec des films en costume, dont Ridicule de Patrice Leconte, satire réussie de la cour du roi Louis XVI qui recevra le César du meilleur film en 1996. Elle y interprète Mathilde, une jeune femme érudite aux idées progressistes, mariée de force… à un vieil homme qui ne lui plait pas. Ce rôle lui permet d’être repérée par le réalisateur Randall Wallace qui la choisit pour le personnage de Christine Bellefort dans L’Homme au masque de fer (1998) où elle donne la réplique à Leonardo DiCaprio. Elle décrochera plus tard d’autres petits rôles à Hollywood, dont celui de la psychologue dans Stoker (2013) de Park Chan-wook. Elle joue aussi aux côtés d’un autre acteur bien connu, Niels Arestrup, dans un film écrit et réalisé par Sophie Marceau en 2002, Parlez-moi d’amour, une plongée intimiste dans les affres d’un couple qui se désagrège sous nos yeux.  


La même année, on retient surtout son interprétation de la timide Anne-Sophie dans L’Auberge Espagnole de Cédric Klapisch, film devenu culte pour toute une génération mais qui nous interroge sur la notion de consentement, notamment dans la scène où Xavier (Romain Duris) saute sur Anne-Sophie et l’embrasse de force malgré les nombreuses fois où elle dit « non ». Comme une revanche scénaristique, dans le film choral L’Art d’aimer (2011) d’Emmanuel Mouret, le dernier en France où elle tient l’un des rôles principaux, une scène similaire se produit. Boris (Laurent Stocker) essaie d’embrasser Amélie, interprétée par Godrèche, mais un seul refus suffit à l’arrêter cette fois-ci. 


Boucler la boucle 


En 2022, on entend sa voix, ainsi que celles d’autres victimes d’Harvey Weinstein, dans She Said de la réalisatrice Maria Schrader qui retrace l’enquête journalistique qui a révélé les agissements du producteur américain. Fin 2023, après Toutes les filles pleurent (2010), portrait d’une trentenaire un peu perdue, Judith Godrèche retrouve le rôle de scénariste et de réalisatrice pour la série Icon of French Cinema, un récit d’émancipation entre aussi autobiographique que fictionnel, aussi joyeux que dénonciateur envers ce qu’elle a vécu enfant. Une belle manière de boucler la boucle. 


D’abord actrice regardée à travers la caméra, Judith Godrèche regarde aujourd’hui droit dans les yeux les travers du cinéma et mène un combat important contre cet aveuglement envers les violences, tellement paradoxal dans un milieu où il s’agit principalement de regarder.  


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