Janicke Askevold pour Solomamma : "Je voulais poser la question de ce que signifie être mère dans la société d'aujourd'hui."
- Léopold Vézard
- il y a 12 minutes
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Avec Solomamma, en salles le 24 juin, la Norvégienne Janicke Askevold décide de raconter l'histoire d'Edith, journaliste et mère célibataire, dont le quotidien bascule lorsqu'elle découvre l'identité du donneur à l'origine de la naissance de son fils. Rencontre avec la réalisatrice qui a décidé de porter sur le grand écran ces femmes qui font le choix d'une maternité indépendante.
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au sujet de ces mères seules ?
À la base, c'est d'abord quelque chose que j'ai moi-même envisagé. J'avais de plus en plus d'amies en Norvège qui choisissaient cette voie, et je les trouvais extrêmement inspirantes. Elles prenaient leur rêve en main, même célibataires, et créaient leur famille. Je voulais en savoir plus. Comprendre le processus, les raisons, les avantages, mais aussi les difficultés et les stigmates qui entourent ce choix en Norvège. Quand je parlais d’en faire un film autour de moi, j’ai senti une grande curiosité à chaque fois. D’autant plus qu’il n’y a aucun film sur le sujet, donc je me suis dit qu’il y avait une vraie place à prendre, une opportunité.
Vous avez expliqué qu’en amont du film vous vous étiez entretenu avec des mères seules, des médecins, des psychologues. Comment est-ce que cela a influencé la manière dont l’histoire a évolué jusqu’à celle que les spectateurs s’apprêtent à découvrir sur grand écran ?
Tout est basé sur des choses que j’ai entendues. On pourrait croire que tout est imaginé, mais non : tout ce qui se passe dans le film est possible, et pourrait arriver. Ma première inspiration, c’est une amie. Elle avait récolté tellement d’informations sur le donneur qu’elle a réussi à le contacter sur les réseaux sociaux. Il est venu en Norvège pour la voir, et ils ont fini par sortir ensemble.
À travers tout le récit, Edith doit faire face à de nombreux commentaires sur le fait qu’elle soit une mère seule, et sur ce que cela suppose, y compris de la part de son entourage. Pourquoi teniez-vous à monter cette pression de la société envers ces mères seules ?
Je tenais à montrer le chemin qu'elle doit parcourir pour accepter que son choix est tout aussi légitime, que sa famille est aussi complète que n'importe quelle autre. Après tout, on est encore ancré dans un système patriarcal où l'idéal familial reste un homme, une femme et un enfant. Même en Norvège, ou en Belgique, où c'est autorisé, un tabou persiste : on accepte en surface, mais derrière il y a beaucoup de questions que l’on n’ose pas poser. Il y a certains hommes qui se sentent menacés par exemple, et craignent d’être superflus, mais qui ne se disent pas que si des femmes choisissent cette voie, c’est qu’il y a une raison.

Les deux personnages principaux sont incarnés par Lisa Loven Kongsli et Herbert Nordrum, qui sont deux acteur·ices norvégien·nes expérimenté·es et connu·es à l’international. Comment les avez-vous choisi·es ?
Ils avaient exactement ce que je cherchais pour les personnages. Edith est une femme indépendante, qui construit sa vie comme elle l'entend, et je ne voulais pas qu'elle ait besoin d'un homme dans sa vie. Mais en même temps, elle possède cette curiosité et cette vulnérabilité dont le personnage avait besoin, ainsi que ce grain de folie qui la caractérise. À l'origine, je n'avais pas réalisé que [Lisa Loven Kongsli] était norvégienne, puisqu'elle travaille beaucoup à l'international. Mais dès que je l'ai appris, je me suis dit que c'était forcément elle. Quant à [Herbert Nordrum], je l'ai imaginé dès le début pour le rôle de Niels, parce que je trouve qu'il a cette complexité : un énorme charisme, mais en même temps une mélancolie en lui que je trouve très touchante.
Étiez-vous sûre qu’il y aurait une alchimie entre les deux acteur.ices ?
L'alchimie entre eux était fondamentale : sans elle, le film ne fonctionnerait pas. On a donc tourné des improvisations filmées ensemble, et dès les premières prises, c'était explosif. Vraiment incroyable. Donc il n'y avait aucun doute que ça allait marcher !

Dans la mise en scène, vous jouez beaucoup avec les zooms et la profondeur de champ. Pourquoi ? Est-ce que ce parti pris a été pensé à l’avance ou c’est plutôt un choix qui s’est imposé pendant le tournage ?
On voulait rester léger, mobile. Une de mes plus grandes inspirations, c'est Agnès Varda, Truffaut aussi, qui a ce côté léger et dans l'immédiat que j'aime beaucoup. Le zoom, c'était pour jouer avec la comédie ou la tension, mais aussi pour donner une dynamique et éviter trop de montage, tout en laissant aux acteurs l'espace de jouer dans toutes les scènes. Avec mon chef opérateur, on a énormément discuté et travaillé en amont. On a regardé des films ensemble plusieurs mois avant le tournage pour trouver notre langage commun. Une fois sur le plateau, plus de discussions : en Norvège, les journées de tournage ne durent que huit heures, et on tournait en plus avec des enfants. On n'avait donc aucun temps pour les imprévus. Mais on savait exactement ce qu'on devait faire.
Et ça n'a pas posé trop de problèmes justement cette nécessité d'être efficace ?
Comme on ne peut pas faire autrement, ça crée une énergie incroyable. Parfois, on devait tourner un plan-séquence parce qu'on n'avait pas le temps de faire autrement, on avait une ou deux prises, et ça suffisait. Ça générait une espèce d’énergie immédiate. Et au final, les scènes sont bien plus vivantes !
Est-ce qu’il y a d’autres films qui ont influencé votre style de réalisation ?
Certains films sud-coréens comme Decision to Leave. C’est un film dans un style complètement différent, mais qui m'a inspiré pour des scènes précises, par exemple quand elle va chez lui et qu’on rentre dans quelque chose de plus thriller, plus psychologique. Jusqu'à la maison, qui est très nordique, mais avec des lignes très épurées, avec presque un côté Parasite. Il y avait vraiment l’idée de créer des ambiances uniquement à travers les décors, en créant des espaces bien distincts, qui explique aussi un peu qui ils sont.

Lors de précédentes interviews, vous avez cité Kramer contre Kramer comme un film qui questionne les normes de parentalité de l’époque. Est-ce qu’avec ce film, vous avez aussi cette ambition d'ouvrir une réflexion sur ce que c'est d'être parent aujourd'hui ?
Complètement. À l'époque de Kramer contre Kramer, les divorces étaient rares, alors qu’ aujourd'hui, il y a plus de personnes qui divorcent que de personnes qui restent ensemble. Les structures familiales ne sont pas figées, elles évoluent. Je voulais poser la question de ce que signifie être mère, être parent dans la société d'aujourd'hui. Cela peut prendre bien des formes, et pas seulement relever de l'appartenance biologique. Le personnage de Niels explore aussi cette question, en étant un beau père très attaché aux enfants de sa compagne, tout en en portant en lui ce rêve qu'il n'avoue pas vraiment de se reproduire biologiquement.
C’est peut-être trop tôt pour le dire, mais espérez-vous que votre film ait lui aussi cette capacité de faire bouger au moins un petit peu les normes de la parentalité ? Pensez-vous qu’il puisse faire changer d’avis quelqu’un qui serait défavorable à l’accès à la PMA pour les femmes seules ?
Je l'espère. L'accueil a toujours été très positif, que ce soit en Norvège ou en Italie, qui est pourtant beaucoup plus conservateur. Il y a surtout eu de la curiosité autour de la thématique, ce qui a permis d'ouvrir des discussions. Je rencontre beaucoup de jeunes femmes autour de la trentaine qui envisagent ce choix, qui se disent : "Je peux faire un enfant d'abord, et trouver l'amour après." Pouvoir inspirer ces jeunes femmes, c'est déjà une belle chose. Et si ça peut aussi faire évoluer les mentalités de ceux qui sont contre, c'est encore mieux.



