L’animal, l’humain et le cinéma : Tous dans le même bateau ?
- Arthur Bouet
- il y a 4 jours
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Cet été, deux films qui prennent pour personnage principal un animal sortent dans nos salles. Cocotte nous entraîne à la poursuite d’une poule fugueuse en Grèce, tandis que Gohan raconte les errances d’un jeune chien thaïlandais passant de maître en maître. L’occasion pour nous de réfléchir aux œuvres qui font le pari de ce pas de côté : les animaux au centre, les humains autour.

Un miroir tendu à notre humanité
Il n’est jamais superflu de le rappeler : l’être humain est un animal. Beaucoup de films dressent ainsi un parallèle entre le sort des bêtes et le nôtre. En 1966, Robert Bresson réalise Au Hasard Balthazar, le long-métrage définitif sur les liens que notre humanité entretient avec le monde animal, au travers de la figure d’un âne. Témoin silencieux, Balthazar passe de propriétaire en propriétaire et est tour à tour pourchassé, battu, exploité et abattu.
Autour de lui, le petit théâtre triste de la comédie humaine s’agite en vain : les hommes sont cupides, violents, lâches et égoïstes; les femmes sont agressées et humiliées. Face à l’innocence, l’humilité et la sainteté de Balthazar – l’âne, baptisé, porte le nom d’un Roi Mage –, la condition humaine apparaît dans toute sa bassesse et sa médiocrité. La force du film de Bresson est de faire de l’animal le relais des spectateur·ices, un observateur impénétrable dont il nous appartient d’investir le regard.

Loin de l’ascétisme mystique de Bresson, le réalisateur hongrois György Pálfi signe avec Cocotte un film immersif sur la question migratoire. Évadée de son élevage, une poule noire finit par trouver refuge dans un restaurant familial lié à un trafic de migrants clandestins. Le cinéaste arrime sa caméra au corps de la cocotte rescapée qui navigue de péril en péril, nous invite à entrer en empathie avec elle et à reconnaître dans son regard la détresse que beaucoup refusent de voir dans celui des demandeur·euses d’asile.

Même détresse dans l'œil d’Okja, du film éponyme de Bong Joon-ho, cochon transgénique sauvé in extremis de l’abattoir par une petite fille exhibant au bourreau une photo d’elle et son meilleur ami porcin. Une stratégie qui retourne intelligemment ce procédé terrible consistant à réduire des humains à leur animalité afin de normaliser les sévices qu’on leur inflige. Animaliser, c’est faire d’autrui un inférieur et légitimer ainsi sa domination, son exploitation et, même, son élimination.
Le 9 octobre 2023, Yoav Gallant, alors Ministre de la Défense d'Israël, déclarait pour justifier un blocus total de la Bande de Gaza : “Nous combattons des animaux-humains et agissons en conséquence.” Un parallèle glaçant qui raconte autant la xénophobie et la cruauté des humains pour leurs semblables, que leur peu d’égards pour la vie animale.

Un altérité radicale
Faut-il cependant prêter des affects humains aux animaux pour que l’on puisse se voir en eux ? En d’autres termes : les animaux ne sont-ils au cinéma qu’un moyen détourné pour parler de nous ? Rares sont les cinéastes qui osent les filmer simplement pour ce qu’ils sont et résistent à la tentation de l’anthropomorphisme – en témoigne la longue tradition des films d’animation représentant les animaux en bipèdes humanoïdes doués de langage.
C’est peut-être du côté du documentaire qu’il faut se tourner, avec par exemple l’excellent Cow d’Andrea Arnold (2021), pour les voir à l’écran dans leur vérité nue. En se tenant au plus près du visage d’une vache laitière 90 minutes durant, la réalisatrice britannique nous en apprend les contours dans le moindre détail, et accomplit par la durée un petit miracle : lentement, le bovin générique se mue sous nos yeux en individu reconnaissable, doté d’une intériorité propre.

Autre figure d’altérité radicale : l’âne de EO (2022), de Jerzy Skolimowski. Marchant dans les pas de Bresson, le réalisateur polonais dépeint le parcours accidenté de cet animal du cirque à l’abattoir, de la Pologne à l’Italie.
Mais cette fois-ci, l’accent est mis sur la perspective de l’équidé, donnant lieu à des moments d’expérimentations formelles sidérants (extrêmes ralentis, monochromes rouges, lasers, distorsions de l’image), comme autant d’hypothèses d’une perception résolument étrangère à la nôtre. Au fil du récit, le cinéaste tente également d’embrasser les points de vue d’un cheval, d’un insecte et d’un oiseau, déléguant presque l’organisation structurelle de son film à l’imprévisibilité du monde animal.

Mais la dépiction de l’animalité comme altérité la plus absolue vient peut-être d’un film… sans animaux. Dans L’Odyssée de Pi (2012), le Taïwanais Ang Lee fait cohabiter à bord d’une barque Pi, un jeune Indien, et un tigre modélisé en images de synthèse. Systématisé à l’ensemble des tournages, le recours au numérique pourrait signer la fin de l’exploitation des animaux sur les tournages. Ici, son emploi donne au félin une chair de pixels, situant définitivement l’animal du côté de l’insaisissable. Scène après scène, l’homme et le fauve apprennent lentement à reconnaître et respecter les spécificités de l’autre, n’ayant d’autre choix que de collaborer pour survivre sur cette arche de Noé de pacotille.

Dans le dernier tiers du récit, l’embarcation accoste sur une île flottante regorgeant de plantes comestibles et d’eau douce, peuplée de suricates, qui, la nuit, se change en piège carnivore. Pi y fait la découverte d’une dent humaine, souvenir lointain d’un naufragé digéré par l’île et rappel de la fragilité de sa propre vie : cette série de mésaventures l’aura mené à reconsidérer sa place dans l’univers. En le rappelant à ses besoins primaires – boire, manger, dormir –, l’épopée aura consisté en une leçon d’humilité, battant en brèche la notion d’anthropocentrisme.
L’être humain a beau se croire supérieur aux animaux, son temps ici bas est éphémère, et, tout comme eux, ses aspirations se résument à une vie de plénitude et de sérénité parmi les siens. C’est ce que nous exhortent à comprendre ces films qui renversent notre regard en plaçant en leur centre un animal entouré d'humains : nous sommes différent·es mais semblables, en tant qu’appartenant au vivant, et partageons une même planète – tous dans le même bateau, en somme.



