Jacques Demy: Le retour en salles d'un ovni de la nouvelle vague
- Elisa Bardoux
- il y a 7 heures
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Jacquot de Nantes, comme l’appelait Agnès Varda, fait partie de ces réalisateurs qui ont bousculé la Nouvelle Vague française. Demy, c’est l’histoire d’un fils de garagiste que l’on destinait à un avenir d’ingénieur, qui a choisi la Nouvelle Vague afin de bousculer les codes et de faire rêver des générations. C’est dans cet esprit que nous pouvons retrouver ses films les plus emblématiques en salles à partir du 5 août 2026 (CinéFlagey et UGC Toison d'or) : Lola, Les Demoiselles de Rochefort, Les Parapluies de Cherbourg et encore Peau d’Âne vous permettront de découvrir ou redécouvrir l’ovni de la Nouvelle Vague française.

À la faveur de la Nouvelle Vague, Demy tourne son premier long métrage, Lola, en 1961, et il voit grand. Ce film a pour ambition de venir côtoyer les grandes comédies musicales américaines. Soutenu par le producteur d’À bout de souffle, ce premier film, qu’il avait initialement prévu chanté, dansé et en couleurs, devra, pour des raisons budgétaires, reporter à plus tard son approche française des grandes productions américaines. Mais ce premier long métrage présage cependant l’une des collaborations les plus fructueuses des années 1960, celle avec le compositeur Michel Legrand, ainsi que le début d’une trilogie avec Anouk Aimée.
Mais c’est trois ans plus tard, avec un nouveau long métrage, que Jacquot de Nantes prend sa revanche. Demy signe la participation de la 20th Century Fox à ce nouveau projet : Les Parapluies de Cherbourg. Le film est tourné dans des conditions bien plus satisfaisantes et conserve même un lien scénaristique avec Lola à travers le personnage de Roland Cassard, qui évoque son ancien amour pour Lola lors d’une scène sur le Passage Pommeraye désert. Mais le film marque aussi un premier grand pari pour Demy. Il aborde la guerre d’Algérie : le destin de deux jeunes amants est brisé par le départ du héros sur le front algérien. Personne n’a pu oublier les adieux déchirants des amants en gare, portés par ce plan-séquence devenu emblématique. À sa sortie, le film évoque en creux le poids de ce conflit armé sur la jeunesse française métropolitaine, à une époque où le gouvernement parlait officiellement «d' opérations de maintien de l’ordre». Heureusement la magie opère. Les couleurs, la sensibilité dramatique et cette nouvelle collaboration parfaite entre Michel Legrand et Jacques Demy garantissent au film un succès immédiat, aussi bien auprès du public que de la critique. Le film remporte la Palme d’or en 1964 et réalise 1,3 million d’entrées en France. Le succès du film s’exporte également à l’étranger, notamment au Japon, et offre à Jacques Demy ainsi qu’aux autres protagonistes Mag Bodard, Michel Legrand et Catherine Deneuve une immense notoriété internationale.

Malgré le succès des Parapluies de Cherbourg, le financement des Demoiselles de Rochefort n’a pas été évident, car le budget nécessaire est considérable pour l’époque. La participation de Warner-7 Arts permet de doubler le budget, atteignant 6 000 000 de francs en 1966, et d’intégrer à la distribution les acteurs américains Gene Kelly et George Chakiris. Cette nouvelle aventure haute en couleur signe le retour du duo Demy-Legrand et met en avant les deux sœurs jumelles, nées sous le signe des Gémeaux : Catherine Deneuve et Françoise Dorléac. Le film laisse en mémoire des chansons exceptionnelles et des phrases poétiques devenues cultes, dont seul Demy avait le secret, et qui ont traversé les générations.
Après ce nouveau succès, Demy et Varda partiront aux États-Unis, où leur voyage durera trois ans et donnera naissance à deux projets : Black Panthers, un court métrage de 28 minutes signé par Varda, mais toujours accompagné par Demy, et l’étonnant Model Shop en 1969, qui vient clore la trilogie autour de Lola et qui aborde cette fois la guerre du Vietnam, traumatisme majeur de la société américaine, sous le regard de Demy. Ces deux projets contestataires témoignent de leurs échanges artistiques aux États-Unis et de l’influence de cette période sur leurs œuvres respectives.
À son retour en France en 1970, Jacques Demy entame une nouvelle aventure accompagné de Michel Legrand : celle de revisiter le conte de Charles Perrault, Peau d’Âne, pour aborder plus librement des thèmes comme l’inceste, l’émancipation féminine et l’apparence. Soutenu par la Paramount, Demy réinvente ce conte avec un côté pop qui caractérise son époque et affirme ainsi son statut de cinéaste hors cadre. On y retrouve Catherine Deneuve en princesse, dans des robes et des décors qui rivalisent avec ceux de Méliès, ainsi que Jean Marais dans le rôle d’un roi prestigieux. Agnès Varda et Rosalie Varda font de la figuration dans le film, ce qui donne un certain goût du cinéma à la jeune Rosalie, qui deviendra par la suite costumière.

Demy un ovni de la nouvelle vague
L'œuvre de Jacques Demy, souvent réduite à son esthétique colorée et à la légèreté de ses comédies musicales, est pourtant traversée par une réflexion sociale et politique plus profonde. Cette dimension s'affirme notamment grâce à sa relation personnelle et artistique avec Agnès Varda, figure emblématique de la Rive Gauche, dont le cinéma se caractérise par un engagement constant en faveur des questions sociales, féministes et politiques. Partageant une vie commune et un dialogue créatif permanent, les deux cinéastes se sont mutuellement influencés, même si leurs approches différaient. Là où Varda abordait les enjeux politiques de manière directe, Demy les intégrait avec davantage de subtilité, en les inscrivant dans des récits romanesques et musicaux. Les événements de Mai 68 constituent un tournant dans cette évolution. Comme de nombreux artistes de sa génération, Demy est marqué par les revendications étudiantes et ouvrières, qui remettent en question les hiérarchies sociales, les rapports de pouvoir et les modèles traditionnels de la société française. Bien que son cinéma ne devienne jamais ouvertement militant, cette période nourrit une vision plus critique du monde, perceptible dans des œuvres comme Model Shop (1969) ou, plus tard, Une chambre en ville (1982), qui aborde frontalement les luttes ouvrières et les violences sociales.

L'influence d'Agnès Varda, renforcée par le climat intellectuel et politique de l'après-Mai 68, participe ainsi à l'affirmation d'un regard singulier sur les femmes dans le cinéma de Jacques Demy. Loin de les cantonner à des rôles secondaires ou à de simples objets de désir, il en fait les véritables protagonistes de ses récits, leur accordant une profondeur psychologique, une liberté de choix et une complexité rarement mises en avant dans le cinéma français de l'époque. Cette vision trouve son expression la plus marquante dans sa collaboration avec Catherine Deneuve, à qui il offre certains des rôles les plus emblématiques de sa carrière. L'importance de cette rencontre est d'ailleurs soulignée par l'actrice elle-même lorsqu'elle déclare : « Si je n'avais pas rencontré Jacques Demy, je ne crois pas que j'aurais continué à faire du cinéma. » Cette confidence témoigne non seulement de la confiance que le cinéaste accordait à ses interprètes, mais aussi de sa capacité à révéler et accompagner les femmes à l'écran. À travers ses héroïnes, Demy développe un cinéma profondément humaniste, où l'émancipation féminine ne relève pas d'un discours militant, mais d'une représentation sensible, respectueuse et profondément sincère de leur expérience.
Là où Jean-Luc Godard développe un cinéma d'auteur exigeant,Jacques Demy, lui, fait un choix différent : celui d'un langage universel, qui n'a pas besoin d'être décodé pour être ressenti. À travers la musique, le mélodrame et le conte, il rend accessibles des émotions et des questionnements qui touchent un public bien au-delà des frontières françaises. C'est sans doute cette capacité à conjuguer exigence artistique et accessibilité qui explique pourquoi son œuvre a trouvé un écho aussi bien auprès des spectateurs américains qu'européens ou asiatiques. De la même manière, alors que Godard et Truffaut ont souvent laissé l'image de personnalités exigeantes, parfois tyranniques ou provocatrices, Demy s'impose comme une figure profondément romantique et bienveillante. Derrière la douceur apparente de son univers, il n'hésite pourtant pas à aborder des sujets sensibles et souvent tabous pour son époque : les traumatismes de la guerre, l'homosexualité, la condition féminine, les déterminismes sociaux, ou encore l'inceste.

Jacques Demy est également l'un des rares cinéastes français à s'être pleinement approprié les codes de la comédie musicale hollywoodienne sans jamais tomber dans une simple imitation ou dans le cliché américain. Plutôt que de reproduire les conventions du genre, il les réinvente en les mélangeant à la comédie musicale américaine avec réalisme poétique français. Inspiré par les grandes productions de la MGM et il mêle la fantaisie, la musique, le théâtre et la chorégraphie à des récits empreints de réalisme social et de mélancolie. Cette hybridation confère à son cinéma une identité unique, où l'influence américaine devient un langage artistique personnel plutôt qu'un modèle à copier. Sans jamais céder au sensationnalisme, il traite ces thématiques avec une profonde humanité. Son cinéma démontre ainsi qu'il est possible de concilier la poésie, le merveilleux et l'engagement, faisant de Jacques Demy un auteur singulier dont les films continuent de toucher des générations de spectateurs aux cultures et sensibilités très diverses.
L’Héritage de toutes les générations
Plus de trente ans après sa disparition, Jacques Demy demeure une référence incontournable dont l'influence traverse les générations de cinéastes.
Son œuvre continue d'inspirer de nombreux réalisateurs contemporains, parmi lesquels Damien Chazelle, qui revendique ouvertement l'héritage des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort. Dans La La Land, la parenté dépasse toutefois la simple référence assumée : certains cadrages, mouvements de caméra et choix chromatiques reprennent presque à l'identique ceux des Parapluies de Cherbourg, au point que l'hommage revendiqué ressemble par moments à une paraphrase visuelle. On pourrait objecter que Demy lui-même s'inspirait de Chantons sous la pluie, et qu'aucun cinéaste n'est sa propre inspiration. Mais là où Demy s'approprie ses influences pour bâtir un langage singulier, Chazelle semble avoir puisé chez lui ce qu'il y a de plus immédiatement reconnaissable la palette saturée, l'histoire d'amour contrariée, l'alternance chant-récit sans faire sien ce qui faisait la subtilité de son cinéma : cette tension propre à Demy entre l'artifice de la comédie musicale et la mélancolie sourde du réel. La guerre d'Algérie, toile de fond qui donnait aux Parapluies de Cherbourg son épaisseur historique et sa gravité, témoin d'une génération sacrifiée, se trouve ici remplacée par un musicien qui ne réussit pas aussi bien que sa partenaire un enjeu autrement plus léger. La fin, elle aussi, est à l'image de cette mise en scène qui reprend la forme sans le fond : plus fade, plus consensuelle. Ce simple regard échangé à la fin de La La Land me laisse un souvenir plus oubliable que celui d'une station-service sous la neige qui nous offre une brève conversation tellement émouvante. En comparaison,on en vient à se demander, finalement, à quoi bon faire un remake doux-amer par simple nostalgie.

D'autres cinéastes, eux, prolongent cet héritage avec davantage de liberté. Wes Anderson, Leos Carax ou François Ozon reprennent chacun à leur manière l'alliance entre stylisation, émotion et mélancolie propre à Demy, sans jamais s'y enfermer : la fantaisie n'efface jamais chez eux les réalités du monde, et la référence devient un point de départ plutôt qu'un modèle à reproduire.
Cet héritage est également porté par un véritable travail de transmission. Grâce aux restaurations menées par Tamaris Films, société fondée par Agnès Varda et aujourd'hui dirigée par Mathieu Demy, les films du cinéaste retrouvent toute leur richesse visuelle et sonore, permettant à de nouvelles générations de spectateurs de découvrir ou redécouvrir sur grand écran la magie de son univers. Cette démarche de préservation témoigne de la volonté de faire vivre une œuvre qui continue d'influencer le public contemporain. Plus qu'un réalisateur de la Nouvelle Vague, Jacques Demy s'impose aujourd'hui comme un cinéaste intemporel, dont l'héritage artistique continue de nourrir les imaginaires et de rappeler que le merveilleux peut être un puissant vecteur d'émotion, de poésie et d'engagement.
Ces projections invitent petits et grands à venir chanter en salle, pour redécouvrir la force d’un cinéma où la musique devient un langage universel. Ces projections permettent de retrouver l’émotion intacte des œuvres de Jacques Demy et de venir à la rencontre d’un cinéaste dont l’univers continue de faire rêver, réfléchir et rassembler les générations.




