L'Odyssée : Y-a-t’il un écran parfait ?
- Quentin Moyon

- il y a 2 jours
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« Stop watching movies on your fking phone. » En 2008, le cri de colère de David Lynch était pratiquement avant-gardiste. Aujourd’hui, plus que jamais, il résonne comme une prophétie funeste… mais pose paradoxalement, une question plus large : un film peut-il être inadapté à un contexte de visionnage ?

En ce milieu d'année 2026, la question « comment regarder un film ? » n’est plus une simple coquetterie mais une réflexion à la base même de la production des films. À l'heure où les plateformes ont réduit le septième art à un « flux » domestique disponible sur des écrans de taille réduite (et changeante), la question de l’impact du dispositif de visionnage sur la production, et l’essence des films, n’a jamais été autant actuelle. Doit-on penser les films en fonction des dispositifs de visionnage / consommation utilisés par le public ?
En 1975, dans En sortant du cinéma, Roland Barthes rappelait que l’expérience cinématographique se structurait autour d'un appareillage : l'obscurité, l'immobilité, la privation sensorielle. La salle se fait matrice, enveloppe, qui organise notre vulnérabilité et rend possible la rencontre avec le film. À l'inverse, la miniaturisation des écrans et leur consommation dans des espaces domestiques ou publics encouragent de fait le multitâche altèrant d’emblée notre immersion. Le cadre de visionnage d’une œuvre, sur un écran plus petit, et dans un environnement empli de distractions ampute l'œuvre de sa respiration et de sa profondeur.

Pourtant, la réponse de l'industrie hollywoodienne à cette crise du regard pose un dilemme majeur. Pour faire revenir le public en salle, la surenchère de l'événementiel est de mise. La sortie de L’Odysée de Christopher Nolan en est l’exemple parfait : un film pensé pour et par l'IMAX 70mm et vendu comme tel.
Mais pour qui ? En fétichisant un format pour lequel seule une poignée de villes possède les infrastructures adéquates, l'industrie crée une hiérarchie brutale : économique et sociale. Le film devient une promesse tronquée pour l'immense majorité des spectateurs qui le découvrent dans des salles souvent sous-équipées, où la « claque » visuelle et sonore promise se transforme en une expérience amputée.

Pire encore, cette fuite en avant technologique sacrifie l'essence même du cinéma : sa nature populaire, démocratique et accessible. Avec des billets avoisinant ou dépassant les 20 à 30 euros (cela dépend du format IMAX 70mm ou 2D classique) pour accéder à ces séances événementielles, le visionnage du film dans son format idéal devient une expérience de niche, réservée à une élite urbaine et aisée et prive de nombreux cinémas de la possibilité d’attirer le grand public dans leurs salles (un peu de nuance ici - L’Odyssée attire malgré tout de nombreux spectateurs dans toutes les salles).
En voulant sauver la salle par la création d’expériences spectaculaires et coûteuses, les studios et les cinéastes transforment la salle obscure en un parc d'attractions exclusif. Le cinéma s'éloigne de sa vocation historique — celle d'un art de masse fédérateur — pour rejouer la séparation sociale qu'il avait jadis abolie.

Il semble donc important de rappeler que la magie du dispositif de visionnage d’un film réside dans le pacte d'attention qu'il instaure, et à ce jeu là, les cinémas indépendants et les salles de quartier prouvent quotidiennement qu'un plan-séquence contemplatif ou qu'une projection numérique bien réglée possèdent la même puissance d'envoûtement, sans exiger de péage exorbitant. Reste donc à savoir si le cinéma ne devrait pas passer plus de temps à mettre en images des histoires innovantes, universelles et rassembleuses plutôt que de proposer des expériences réservées à une élite.



