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L'Odyssée : L'épopée grandiose de Christopher Nolan

Conciliant la vision du cinéaste et les exigences d’une superproduction hollywoodienne, L’Odyssée est à la fois une réinterprètation fidèle de l’épopée antique, et une réactualisationt très personnelle.



« Conte-moi, Muse, l'homme aux mille tours, qui erra longtemps sans répit après avoir pillé la citadelle sacrée de Troie… » 


Ainsi débute le poème antique d’Homère, composé 24 chants et de 12000 vers. Le premier chant installe l’intrigue, entre ciel (l’assemblée des dieux de l’Olympe) et terre. Tandis qu’Ulysse, ayant perdu la mémoire, est retenu captif sur l'île de la nymphe Calypso, - sa demeure royale à Ithaque est envahie par des prétendants qui dilapident ses biens. Son épouse Pénélope et son fils Télémaque, eux, espèrent toujours son retour… C’est également de cette façon que débute l’adaptation très attendue signée par Christopher Nolan : entre le sable fin de la plage où demeure Calypso, et le sombre palais d’Ulysse squatté par les indésirables. Mais au lieu d’une Muse, c’est un aède qui déclame des vers, incarné par le rappeur Travis Scott. Les trois heures du long-métrage sont à l’image de cette introduction : fidèles au texte d’origine, mais avec une réactualisation contemporaine (ici, le hip-hop comme poésie moderne). Relecture à la fois accessible et exigeante, L’Odyssée s’impose ainsi comme un blockbuster d’auteur, dans la continuité des opus précédents de son réalisateur. Un film conciliant la vision intime d’un cinéaste, et les exigences financières d’une production hollywoodienne.


L'Odyssée.
L'Odyssée © Universal

Une adaptation globalement fidèle (avec des libertés)


Après les 30 premières minutes d’introduction où sont établis les enjeux de l’intrigue, le film démarre avec une première partie en flashbacks au fur et à mesure qu’Ulysse retrouve sa mémoire. Celle-ci va de la fin de la guerre de Troie à l’arrivée chez Calypso, en passant par le cyclope Polyphème, la forêt des Lestrygons, le chant des sirènes ou encore Circé et ses cochons. Une fois Ulysse revenu à lui, démarre alors la deuxième partie, climax émotionnel du récit : retour à Ithaque, vengeance sur ses ennemis, et retrouvailles avec sa famille.


Parmi les points forts du film, la mise en scène fait la part belle aux plans larges, reflétant la grandeur du matériau d’origine. Les décors imposants, des palais aux temples en passant par les bateaux bravant les vagues, sont exploités au maximum. La dimension épique [1] du récit s’incarne surtout dans l’orchestration des scènes de bataille – notamment le saccage de Troie, grâce à la fameuse ruse du cheval, est un grand moment d’action où Nolan déploie son savoir-faire. La descente du héros aux Enfers, avec ses couleurs glaciales (bleu, noir) et son ambiance glaçante (les plaintes des âmes des morts) se révèle également impressionnant et maîtrisé. 


Hormis quelques paysages verdoyants, la photographie signée Hoyte Van Hoytema (fidèle à Nolan depuis Interstellar), est dominée par des couleurs sombres et saturées : beaucoup de brun et le bleu foncé dans les décors, costumes et objets… Ce qui visuellement confère au résultat un aspect austère et sobre, en cohérence avec les thèmes qui dominent le récit, comme la destruction, le deuil et le déclin.


Niveau casting, Matt Damon apparaît comme un choix prévisible et un peu tiède, mais somme toute cohérent avec le genre de production qu’est L’Odyssée. L’acteur y livre une prestation efficace en héros d’action presque ordinaire, à l’instar des Jason Bourne ou de Seul sur Mars. C’est un Ulysse plus lisse, plus hollywoodien, moins arrogant et manipulateur que chez Homère (la ruse du « mon nom est Personne » a disparu) - et s’il ment, c’est surtout par omission. Incarnant respectivement Télémaque et le prétendant Antinoos, Tom Holland et Robert Pattinson s’affrontent avec force, l’espoir du premier venant répondre au cynisme du second. Dans le rôle d’Euryloque, bras droit d’Ulysse lors du voyage vers Ithaque, Himesh Patel (Yesterday, Tenet) tire son épingle du jeu. Mention spéciale aussi pour Agamemnon (Benny Safdie) dont le visage dissimulé et la carrure imposante évoquent Dark Vador.


L'Odyssée.
L'Odyssée © Universal

Là où le film s’avère moins convaincant, c’est dans sa façon de traiter certains épisodes et personnages à la va-vite - voire carrément de les sacrifier pour les évoquer ailleurs, comme les Lotophages et les Phéaciens. (Cela dit, il aurait sans doute fallu trois parties comme pour Dune pour pouvoir tout aborder tranquillement...) Attention à ne pas cligner des yeux, vous risquez de louper les sirènes, qu’on aperçoit de loin le temps d’un plan, alanguies parmi les rochers. Idem pour Charybde et Scylla. Dommage aussi pour le traitement superficiel de Circé (Samantha Morton) malgré son discours puissant sur sa méfiance des hommes, et de Calypso, la beauté de Charlize Theron, bien qu’indéniable, ne suffisant pas à la faire exister. Encore une fois, on sent que les personnages féminins ne sont pas le point fort de Nolan – même si Anne Hathaway fait de son mieux, incarnant toute la puissance et la patience de Pénélope.


« Dans ce monde, les hommes font ce qu’ils veulent, et moi je fais ce que je peux. » Anne Hathaway en Pénélope dans L’Odyssée.


L'Odyssée © Universal
L'Odyssée © Universal

  

Des hommes et des dieux


Point de trace d’Hermès pour donner à Ulysse l'antidote au poison de la magicienne Circé. Nulle incarnation de Zeus ou de Poséidon, qui empêchent Ulysse de rentrer en soufflant les vents et agitant les vagues. Et Athéna, incarnée par Zendaya, n’apparaît que furtivement. Dans la relecture de Nolan, les dieux de l’Olympe sont bien plus discrets que dans le récit original, le réalisateur s’intéressant davantage aux hommes, et à ce que leur rapport au divin raconte d’eux-mêmes. Ainsi le marin Politès (Andrew Howard) compre punition de Poséidon, et Ulysse devine par lui-même les intentions de Circé.


Bien sûr, le divin est omniprésent dans le film, à travers les temples, les statues, l’iconographie, ou encore dans la notion cruciale du bon accueil de l’étranger, qui pourrait être un dieu déguisé [2]. « Accepte ton destin, fais un acte de foi » sont par ailleurs les derniers mots qu’adresse Calypso à Ulysse avant de le laisser repartir. Les personnages y croient, mais le narrateur, lui, a une vision plus terre-à-terre du récit.


L'Odyssée © Universal
L'Odyssée © Universal

Un film sur le coût de la victoire et la démesure des hommes


Massacre d’innocents, cris, pleurs, feu et à sang… Dans la dernière partie du film à Ithaque, Ulysse, méconnaissable car déguisé, raconte le saccage de Troie - pas de façon glorieuse cette fois, mais plein de remords et de pleurs. Il s’agit en réalité d’une transposition d’une scène chez les Phéaciens - et à travers ce récit de la violence démesurée qu’Ulysse et ses hommes ont infligée (après tout, le cheval de Troie, c’était son idée…), Homère racontait le coût, humain et moral, de la victoire. Et les dix ans d’errance qui ont suivi sont le prix que le héros aura dû payer pour avoir défié les dieux et sacrifié autant de vies.


C’est à ce moment-là aussi que le film de Nolan prend tout son sens, trouvant son écho avec notre époque, à travers son propos sur la violence des hommes, la désacralisation de la terre, et la répétition de cycles destructeurs. Tout au long du film, la menace de la chute de la civilisation plane sur les personnages, qui l’évoquent plus d’une fois. On peut aisément y voir un parallèle avec les problématiques actuelles, de la question climatique aux génocides vus depuis nos écrans, de l’arrogance fascisante des dirigeants à la violence sociale omniprésente et au futur incertain qui nous attend.


Récit non linéaire explorant le rapport au passé, à l’identité, au deuil et à la culpabilité, L’Odyssée condense et convoque les thèmes majeurs de l’œuvre de Christopher Nolan. De Memento à Oppenheimer en passant par Dunkerque, The Dark Knight ou Interstellar, le cinéaste n’a eu de cesse d’explorer la violence et la démesure des hommes, les relations parent-enfant, ou encore le rapport entre mémoire et réalité. 


[1] Du Grec epos, désignant l’épopée, dont l’Odyssée est un des premiers exemples.

[2] L’hospitalité (philoxenia) est toujours une notion centrale dans la culture grecque.




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