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Christopher Nolan, un cinéaste résolument hollywoodien

Avec la sortie de L’Odyssée, Hollywood déroule le tapis rouge à son auteur favori : Christopher Nolan. Mais que représente vraiment le cinéaste britannico-américain au sein de ce système ultra capitaliste ?


L'Odyssée © Universal
L'Odyssée © Universal

Nous sommes le 10 mars 2024, et Christopher Nolan vient de recevoir l’Oscar du meilleur réalisateur pour Oppenheimer, couronnant 8 mois triomphaux pour son biopic sur l’inventeur de la bombe atomique. Propulsé au sommet du box-office par l’effet Barbenheimer, salué de part et d’autre par la critique, auréolé d’une multitude de récompenses, le film cimente la stature gigantesque de son auteur. Le cinéaste est dans une position auxquelles peu de personnes dans l’industrie cinématographique peuvent prétendre. Les possibilités semblent infinies” déclare alors Emma Thomas, productrice des 12 longs-métrages de Nolan, au magazine Empire


Oppenheimer.
Oppenheimer © Universal

Fort du succès d’Oppenheimer, le duo se voit accorder les coudées franches pour leur prochain projet. Ce sera, on l’apprendra quelques mois plus tard, L’Odyssée, adaptation du poème épique d'Homère, un choix quelque peu étonnant, mais qui fait sensation. Doté d’un budget estimé à 250 millions de dollars (sans compter le marketing), mené par un casting ultra-prestigieux, L’Odyssée s’annonce comme le film-événement de cet été 2026, et une nouvelle pierre à l’édifice filmique de Nolan.  


Peu de réalisateur·ices peuvent se targuer d’avoir autant de pouvoir à Hollywood. Mais derrière cette figure singulière de cinéaste surpuissant se dessine, entre art et commerce, le drôle de rapport qu'entretiennent actuellement les grands studios avec la politique des auteurs


The Dark Knight.
The Dark Knight © Warner Bros

Par la force du talent, par le vert des billets


Cela ne surprendra personne, mais il est toujours bon de le rappeler : l’industrie cinématographique américaine a pour but premier de faire de l’argent. Là où d’autres pays financent la création audiovisuelle, les États-Unis fonctionnent peu ou prou sans subsidier les arts : ce sont les recettes qui priment. Les chiffres du box-office se mesurent d’ailleurs en dollars plutôt qu’en nombre de spectateur·ices, comme s’il était au fond plus important qu’un film engrange de l’argent qu’il ne soit vu. 


Dans cette logique capitaliste, les studios ont rarement eu à cœur d’entretenir la vision de leurs artistes : pour beaucoup d’auteur·ices, c’est un système qu’il faut naviguer. Christopher Nolan n’y fait pas exception. Remarqué avec son premier long, Following, en 1999, puis avec l’ingénieux Memento, il se voit ouvrir la porte d’un grand studio : la Warner le choisit pour réaliser Insomnia, remake d’un film norvégien, tâche à laquelle il s’emploie avec application. On le pressent ensuite pour tourner le péplum Troie avec Brad Pitt, avant que le projet ne soit confié à Wolfgang Petersen, alors que celui-ci planchait sur un film consacré à…Batman. Les rôles s’échangent entre les deux hommes, qui comme deux employés d’une grande compagnie, se voient muter dans un autre service.


Tenet.
Tenet © Warner Bros

Placé à la barre de Batman Begins, dont il co-écrit le scénario, Nolan fait de ce changement de cap un tremplin à sa carrière. Accueilli plutôt positivement par la critique et le grand public, le film lui permet ensuite de tourner le superbe Le Prestige, et d’imposer sa vision singulière sur The Dark Knight, provoquant un raz-de-marée sur les salles lors de l’été 2008. De là, Nolan prend définitivement son envol, et enchaîne les projets originaux, né de sa plume : Inception, Interstellar ou encore Tenet. Des films aux budgets colossaux qu’Hollywood finance volontiers, pour la simple et bonne raison qu’ils leur rapportent beaucoup d'argent.  


C’est peut-être la sortie de Dunkirk en 2017 qui cristallise le mieux la popularité du cinéaste. Sur le papier, c’est un de ses films les moins vendeurs : une chronologie en trois temps, un constat d’échec, et une distribution des rôles qui ne met guère en valeur les acteurs les plus connus du casting. Pourtant, le long-métrage dépasse les 500 millions de dollars au cinéma, témoignant de l’attractivité suprême de Nolan sur le grand public.  Sur les affiches, son nom figure désormais en plus gros caractères que n’importe lequel de ses interprètes. Pour les équipes marketings, Christopher Nolan est un argument de poids, une manière de vendre le film et de faire venir en masse le public.  


L'Odyssée.
L'Odyssée © Universal

Auteur et bankable


Cette popularité ne l’empêche nullement d’être un auteur: dans leurs qualités comme dans leurs défauts, les derniers films de Nolan portent clairement les singularités de leur réalisateur et scénariste. D'œuvre en œuvre, on retrouve son sens de la temporalité, son attrait pour des narrations alambiquées, son goût pour les concepts forts. Il y a une démarche esthétique cohérente, appuyés par le travail de ses collaborateur·ices régulier·ères derrière et devant la caméra. 


Aussi singulière soit sa vision, elle reste généralement en adéquation avec les velléités d’Hollywood. Doté des pleins pouvoirs, Nolan ne sort pas vraiment des marges. Il s’éloigne occasionnellement des carcans de l’industrie américaine, comme avec Oppenheimer, mais jamais trop loin, jamais trop longtemps. Tout en faisant preuve de grandes ambitions, il reste fidèle aux mêmes cahiers de charge que bon nombre de ses consoeurs et confrères : une logique de l'entertainment, des films-concept aux gimmicks vendeurs, un goût pour l’épique et le spectaculaire, et des castings si débordants de stars qu’il ne semble même plus possible pour les talents émergents d’émerger. Consciemment ou non, il fait un usage somme toute assez limité de l’infinité des possibilités qui s'offrent à lui. Peut-être parce que celles-ci sont moins infinies qu’on pourrait l’espérer.


L'Odyssée.
L'Odyssée © Universal

Pour l’Hollywood d’aujourd’hui, il est l’auteur parfait : même dans ses audaces, il reste un risque calculé. En ce sens, il est parfaitement symptomatique de l’industrie cinématographique étasunienne de ces 25 dernières années. À quelques exceptions près, les studios sont de plus en plus effrayés par le moindre risque, misant tout sur des suites, reboots, adaptations, et un nombre de plus en plus restreint de réalisateur·ices suffisamment populaires pour pouvoir capitaliser sur leur nom. De la politique des auteurs, Hollywood n’a cure, mais le culte de l’auteur reste encore assez lucratif

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