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Spielberg et les aliens : De l’optimisme au désespoir

Le retour de Steven Spielberg à la science-fiction, et plus précisément au film d’ovni, avec Disclosure Day, nous donne l’occasion d’interroger l’évolution de son cinéma. Comment la figure de l’alien, et ce qu’elle représente, s’est-elle transformée chez l’un des cinéastes de genre les plus reconnus au monde ?


Josh O'Connor dans Disclosure Day.
Discolsure Day © Universal Pictures

En peignant le futur, la science-fiction parle inévitablement du présent. Sciences imaginaires, cadres spatiaux infinis, espèces extrahumaines sont autant d’outils pour décortiquer les enjeux de sociétés. Les films d’extraterrestres ou d’ovnis ne font pas exception. Lorsque le genre devient populaire aux États-Unis, dans les années 1940-1950, le parallèle avec la Guerre froide et la peur d’un conflit avec les « rouges » soviétiques est évident. Plus tard, la « chose » de John Carpenter dans The Thing (1982) mettra en lumière le caractère des humains qui sont devenus ses proies alors que les aliens du District 9 (2009) de Neill Blomkamp incarneront des réfugiés réprimés par un système raciste : les exemples sont nombreux.


Les aliens sont nos amis ?


Exemple d'une rencontre du troisième type dans Rencontre du troisième type.
Rencontre du troisième type © Columbia Pictures

Steven Spielberg tient une place particulière dans l’histoire du cinéma d’extraterrestre. Deux de ses films ont en effet participé à changer l’orientation politique du genre dans les années 1970-1980, en plus d’avoir été de grands succès publics et critiques. Dans Rencontre du troisième type (1977), on est d’abord sur les rails du récit d’enlèvement classique : des gens disparaissent dans le tourbillon de tremblements et de lumières d’une intervention alien. La quête des personnages les mène sur le lieu du premier contact mais, quand la soucoupe volante débarque, on découvre des extraterrestres pacifiques, qui libèrent les humains enlevés. La communication inter-espèce, toute en notes de musique et en représentation visuelle, donne une scène sublime et utopique sur la capacité de s’entendre.


Le film renverse complètement la tradition d’une altérité violente, envahissante et barbare ; il propose, au contraire, une lecture qui laisse ouverte la possibilité de la paix. En 1977, la Guerre froide vient d’être relancée après une décennie de détente mais le message du long-métrage est limpide : la coexistence est non seulement souhaitable mais elle est surtout possible.


Vélo volant dans E.T., l'extra-terrestre.
E.T., l'extra-terrestre © Universal Pictures

Le cinéaste revient aux Ovnis et aux aliens avec E.T., l’extra-terrestre en 1982. L’histoire est taillée pour un public familial et a marqué des générations d’enfants : un petit garçon se noue d’amitié avec un alien perdu sur Terre et qui cherche à rentrer chez lui. Ici, la menace vient plus généralement de l’incompréhension et de l’intolérance ; les services secrets américain sont décrits comme une machine incapable de considérer le personnage d’E.T., donc l’altérité, comme autre chose qu’une menace. Les thèmes développés par le film sont plus intimes, notamment la paternité absente, l’amitié et le deuil. Quand E.T. réussit à fuir, grâce aux enfants qui ne le voient pas comme un monstre mais comme un reflet d’eux-mêmes, le petit garçon doit apprendre qu’il faut parfois accepter de voir un être cher disparaître.


Là encore, Spielberg travaille à rendre l’extraterrestre sympathique, il en fait un objet de comédie et même d’une douceur poétique. Le logo de la société Amblin Entertainment, créée notamment par le réalisateur et qui montre le petit garçon sur un vélo volant grâce aux pouvoirs d’E.T., condense tout l’imaginaire d’une science-fiction qui tient du merveilleux et du conte de fée. Dans des années 1980 qui vont être saturées par l’imagerie du surhomme reaganien (incarné par Chuck Norris, Stallone, etc.), E.T., l’extra-terrestre sonne au contraire comme un appel à la tolérance et l’acceptation des différences. Si elle a eu d’illustres précédents (la première série Star Trek 1966-1969) et qu’elle n’a pas fait disparaître les films d’action avec des aliens agressifs (Predator, 1987), cette approche de science-fiction optimiste a aussi ouvert la voie à des œuvres où l’alien sert de contre-modèle aux défauts des sociétés humaines. C’est le cas dans Starman (1984, très inspiré par E.T.) de John Carpenter, Contact (1997) de Robert Zemeckis ou Premier contact (2016) de Denis Villeneuve ; l’exemple le plus frappant étant peut-être Abyss (1989) de James Cameron où la technologie ultra-avancée d’une autre civilisation (dont la nature extraterrestre est moins évidente) constitue le deus ex machina central du film.


Retour aux âges sombres


La Guerre des mondes.
La Guerre des mondes © Paramount Pictures

Quand les aliens reviennent dans la filmographie de Spielberg, l’époque n’est plus la même. Sa version de La Guerre des mondes (2005), adapté du roman éponyme de H. G. Wells, revient aux racines d’invasion-catastrophe du genre. Le long-métrage est sombre, dans ses thématiques et sa colorimétrie, décrivant l’effondrement brutal de l’espèce humaine face à une puissance alien ultra-militarisée et, semble-t-il, toute puissante. Si le film traîne une réputation en demi-teinte, malgré ses qualités techniques indiscutables, c’est peut-être, justement, parce qu’il ne s’agit pas d’une aventure spectaculaire qu’on regarde en mangeant du popcorn. On est loin du patriotisme bêta d’Independence Day (1996) ou du pulp foutraque et comique de Men in Black (1997). La Guerre des mondes pèse son poids de tristesse et d’horreur. Même lorsque les aliens sont vaincus, les ruines et les cadavres sont toujours là. Réalisé après le lancement des guerres américaines en Afghanistan et en Irak, le film illustre parfaitement une nouvelle ère d’incertitudes et de violences globales


La Guerre des mondes a une place charnière dans l’œuvre de Spielberg. Le long-métrage arrive après deux projets légers et populaires, Arrête-moi si tu peux en 2002 et Le Terminal en 2004, et est immédiatement suivi par le très politiquement chargé Munich en 2005. Si ça n’empêchera pas le cinéaste de revenir au divertissement, comme avec ses Aventures de Tintin en animation (2011) ou le quatrième opus d’Indiana Jones (où il est d’ailleurs question de soucoupe volante - 2008), un certain désenchantement s’installe dans l’œuvre du cinéaste, dont il ne semble jamais s’être tout à fait remis.


Harrison Ford dans Indiana Jones et le crâne de Crystal.
Indiana Jones et le crâne de Crystal © Disney

Cette transition entre vision optimiste et vision pessimiste, si elle suit les soubresauts de l’histoire, en particulier américaine, fait aussi sens dans l’évolution du grand spectacle hollywoodien. Après un âge d’or du blockbuster démarré par Les Dents de la mer – du même Spielberg – en 1975, les long-métrages de genre populaires vont heurter un mur dans les années 2000. L’influence du 11 septembre 2001 est indéniable, puisqu’elle va dans un premier temps générer un certain nombre de tabous visuels sur les destructions massives.


Mais c’est aussi un changement profond qui intervient dans l’industrie. La décennie va servir de transition et de terrain d’expérimentation à une nouvelle hégémonie, celle des franchises de super-héros, dont Marvel a été le fer de lance. La catharsis sera achevée en 2012 avec Avengers, dans lequel un groupe super-héroïque défend New-York d’un (nouveau) cataclysme. Spielberg n’est pas aveugle et il répond même directement à ce changement de paradigme en singeant son cynisme et son recyclage publicitaire dans Ready Player One (2018).


Quel place pour l’émerveillement ?


Emily Blunt dans Disclosure Day.
Discolsure Day © Universal Pictures

Une chose est sûre : l’époque de la science-fiction « merveilleuse » est terminée. Tout comme l’insouciant optimisme, typique d’un Zemeckis ou d’un Darabont, que le cinéma de genre pouvait encore diffuser à de large audience dans les années 1990. Quelle place reste-t-il pour les aliens ? Dans les films Marvel, le thème de l’invasion (de la Terre ou d’une autre planète) a régressé pour redevenir un poncif narratif opposant les gentils super-héros aux méchants envahisseurs, du climax des Gardiens de la Galaxie (2014) au scénario des Éternels (2021). Le cinéma de science-fiction a aussi connu une chute de popularité, et donc de production. Même quand ces thèmes sont investis comme dans l’œuvre de Denis Villeneuve, l’approche reste marquée par une désaturation des couleurs et un ton global fait d’angoisse et de tourments psychologiques. L’excellent Nope (2022) de Jordan Peele est une des seules exceptions qui essaie de renouer avec l’ampleur du spectacle spielbergien des années 1970-1980, même s’il utilise aussi l’altérité extraterrestre comme une menace.


Alors que la sortie de Disclosure Day se rapproche, peu d’informations ont filtré sur ce grand retour à la science-fiction d’extra-terrestres : le film semble plutôt s’inscrire dans la lignée des histoires de complot paranoïaque impliquant le gouvernement américain comme antagoniste… tout en laissant entrevoir un retour du merveilleux. Qui des aliens ou des humains constitueront la réelle menace ? À l’époque de Trump et d’une montée en puissance des mouvements néo-fascistes, on ne doute pas que Spielberg aura des choses à raconter. Il a prouvé avec The Fabelmans (2022) qu’à septante-cinq ans, ses talents de réalisation sont toujours intacts.

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