Le Vertige : Bienvenue à SimCity
- Quentin Moyon

- il y a 4 heures
- 2 min de lecture
Il ne s’arrête jamais. En mai dernier, le Festival de Cannes n’a pas hébergé un mais bien deux films tout droit sortis de l’esprit nébuleux de Quentin Dupieux. Si Full Phil a mitigé en séance de minuit, c'est bien Le Vertige, programmé en clôture de la Quinzaine des cinéastes, qui a le plus attiré les regards. Conçu dans une clandestinité totale, le film propulse Alain Chabat (Jacques) et Jonathan Cohen (Bruno) dans une fresque métaphysique cynique où le premier révèle au second sa certitude absolue : l'humanité entière évolue dans une simulation informatique. Un postulat qui nous invite, à la manière d'une Alice sous acide, à passer de l'autre côté du miroir de manière plutôt efficace et là où l'on pouvait légitimement craindre le naufrage d'une idée étirée sur 67 minutes, Dupieux transforme ce questionnement existentiel en une fable drôle et pixellisée unique.

Car s’il y a bien un vertige, il est d’abord technologique. Réalisée sur le logiciel Blender avec la maestria brute de jeunes diplômés des Gobelins, l'œuvre simule un univers virtuel défaillant en basse résolution 3D. Ses textures grossières, façon PlayStation 1, transcendent la simple blague potache et nostalgique pour servir le récit. Cette radicalité formelle traduit visuellement l’aliénation à laquelle nous assistons – les protagonistes de l’histoire, des individus lambdas, vivent dans une simulation spéculaire. Concept irréaliste ? Que nenni ! Car comme le révèle le journaliste Loïc Hecht dans son récent essai La Simulation, cette théorie d’une humanité qui vivrait, façon Matrix (d’ailleurs largement cité dans le film de Dupieux), dans une modélisation, est prégnante dans les entrailles de la Silicon Valley et ce jusqu’à Elon Musk ou Sam Altman.

Si l’idée de base est d’actualité, on aurait pu croire au film concept. Loin de s’essouffler, l'œuvre du cinéaste questionne les réactions des protagonistes par rapport à une telle découverte. Ainsi, face aux révélations insensées de Jacques, Bruno nous offre en premier lieu un authentique « Syndrome de Scully » – un scepticisme viscéral face à l'absurdité palpable de son propre environnement, théorisé dans la série X-Files – avant de se transformer en prophète à col roulé façon Steve Jobs. C'est dans les interstices de ce parcours que se cache toute l’ironie de Dupieux, illustrée par le seul nom de la fille de Bruno. Judicieusement nommée Claude — clin d'œil génial et glaçant à l'intelligence artificielle d'Anthropic — Bruno passe de victime à bourreau en faisant sienne la théorie d’un autre pour brasser des millions. Se révèle à nous un monde cynique qui, grâce à une finesse d’écriture et de jeu du trio Dupieux - Chabat - Cohen, transforme l’essai en véritable comédie humaine.

Enfin, l'intelligence féroce du Vertige culmine dans son générique de fin, véritable pirouette ontologique. En nous infligeant un bêtisier entièrement conçu en mode simulation, Dupieux choisit de jouer avec les limites de la réalité jusqu'au bout. Les avatars pixellisés sortent de leurs rôles, ratent leurs scènes et rient de leurs propres erreurs de programmation, brisant l'illusion pour mieux l'éterniser. Ce dispositif, loin d'être une blague de plus, agit comme une apothéose réflexive : il pulvérise le quatrième mur en affirmant que notre propre réel n'est peut-être qu'un vaste bêtisier. En découle une comédie drôle et humaine tout en pixels.



