Gilles Lellouche dans "Moulin" : «J'ai imaginé une prison mentale où Jean pouvait s'échapper»
Dernière mise à jour : il y a 46 minutes
C'est la rencontre ciné la plus inattendue de cette fin d'année. László Nemes, le réalisateur hongrois de Son of Saul, connu pour le grand soin visuel de sa mise en scène et son dédain pour le numérique, confie le rôle principal de Moulin à Gilles Lellouche, l'un des acteurs les plus populaires de France. Loin du biopic classique, le film imagine les derniers jours du résistant Jean Moulin dans la prison de Montluc à Lyon. Et loin de ses rôles habituels, Lellouche mouille la chemise dans une performance étonnamment touchante, sans balayer pour autant la fascination manichéenne du réalisateur pour la violence.
Pourquoi avoir choisi Jean Moulin comme figure centrale de votre nouveau film ?
László Nemes : Je trouvais intéressant que, même en France, on connaisse mieux la figure de la Résistance que l'homme en soi. J'ai aussi été intrigué par le fait que Moulin avait une philosophie de vie profondément humaniste et une grande sensibilité pour l'art. Lui-même peignait et dessinait. Je me suis senti connecté à lui et je me suis dit qu'il n'avait pas mérité son destin.
La fiction s’est-elle imposée dans l’écriture ?
Oui car on ne sait pas ce qui s'est passé dans cette prison allemande à Lyon pendant les derniers jours de sa vie ! Il a fallu recréer un monde crédible cela dit. Par exemple, on a dû inventer un règlement cohérent pour la prison, avec des limitations extrêmes pour les individus qui y sont enfermés. Même dans le film Un condamné à mort s'est échappé de Robert Bresson, que je respecte profondément, et qui a tourné son film à la prison de Montluc, eh bien le réalisme tombe quand on voit la facilité qu'ont les prisonniers à discuter entre eux. Tout ça pour vous dire que l'enjeu, pour moi, était de concilier une certaine véracité historique avec un sentiment de responsabilité. J’ai dû choisir ce que je voulais montrer de fictionnel dans un cadre réel.

Vos films comportent souvent des scènes de torture ou de douleur intenses. Pensez-vous que nous n'apprenons pas de nos erreurs ?
Je crois que nous désapprenons après avoir appris, et qu'il y a une sorte d'oscillation entre la tentation du bien et celle du mal. Je pense aussi que ce va-et-vient est logé en nous dans une sorte de vortex de l'âme humaine. Le conflit au centre de « Moulin », celui de se taire dans la torture ou de trahir pour l'arrêter, symbolise bien cette lutte interne en chacun de nous. Film après film, je m'intéresse aux manifestations externes de cette obscurité pour construire une trame qui nous renvoie, justement, à notre tension interne.
Le son est primordial pour faire exister la prison dans le film, exactement comme dans « Son of Saul ». Le son est-il votre outil favori pour rendre compte de l'horreur ?
Je dirais plutôt le hors-champ de façon générale. Créer une réalité dans l'imagination du spectateur m'intéresse bien plus que de lui servir un tableau complet. Je pense même que le cinéma est un art du non-vu. Ce qui se passe hors-cadre compte tout autant, voire plus encore que l'image que l'on regarde. Le son et la musique sont donc des outils de premier choix. Et ils se confondent naturellement dans « Moulin » pour volontairement brouiller le réalisme avec la subjectivité et la transcendance.

Gilles Lellouche, on ne vous attendait pas forcément dans le cinéma de László Nemes. Était-ce un choix évident d'y aller ?
Gilles Lellouche : C'était aussi inattendu qu'irrefusable. J'étais un peu sidéré quand j’ai obtenu le rôle. Déjà parce que c'est Jean Moulin. Mais encore plus parce que c’est chez László Nemes. Je me suis battu pour l'avoir ce film, tout en ressentant un vertige de légitimité, ainsi qu'un grand sentiment de responsabilité. En France, on apprend très vite qui est Jean Moulin. Il y a un nombre incalculable d'écoles, de places, de bâtiments nommés après lui. Il est partout autour de nous. Je savais que lui donner corps, chair, cœur et souffrance, allait être aussi difficile qu'attendu au tournant. J'ai très vite compris que ma responsabilité de comédien, c'était d'effacer l'acteur que je suis, et que le public français reconnaît. Je voulais impérativement mettre l'homme qu'il était en avant. Tout ça a nécessité beaucoup de préparation.
Dans quelle direction László Nemes a-t-il voulu vous entrainer ?
On était d'accord d'aller vers l'épure, pour l'homme comme pour la situation extrême dans laquelle il se trouve. Je me suis beaucoup documenté et je pense avoir entrevu l'homme qu'il était. C'est-à-dire un homme qui avait beaucoup de facettes différentes. Un caractère un peu contradictoire aussi. Il pouvait être très doux et en même temps très autoritaire. Il y avait autant de peur que de courage en lui. Il a fallu exprimer tout ça dans un geste le plus petit possible. Dans le film, Jean a peur qu'on le reconnaisse et qu'on l'arrête à chaque instant de sa vie. En prison, c'est encore pire. Son identité doit absolument être masquée, notamment lors de ses entretiens de torture psychologique avec Klaus Barbie, qui le cuisine avec des manières de gentleman avant de l'attaquer dans des sursauts de violence. Moulin se sait épié de toutes parts et ne peut s'en sortir qu'à travers un mensonge minimal. J'avais donc cet objectif en tête et László m'a parfois encouragé à épurer davantage. À disparaître de moi-même en quelque sorte. J'ai imaginé une sorte de prison mentale dans laquelle Jean pouvait s'échapper. Je me suis raconté qu'il y allait pour essayer de se rendre un peu aveugle et sourd face à la violence qui l’entourait.

Louise Bourgoin joue une figure trouble dans le film, entre la menace et le réconfort..
On a tourné une comédie très légère ensemble il y a dix ans mais là, pour le coup, c'était pas la même ambiance (rires) ! Louise joue une grande comtesse potentiellement mouillée dans la collaboration. Un personnage de fiction qui permet d'avoir une dernière vision de l'esthète qu'était Jean Moulin puisqu'il parle d'art avec elle tout du long. Et puis il y a sa beauté à elle. Ce qu'elle provoque en lui, c'est la dernière belle chose qu'il aura vue de sa vie. Elle sert donc de rempart à sa solitude. C'est même un double rôle quelque part car, entre les lignes, on peut voir en elle une image plus symbolique, celle de la France qui lui tend la main. Et finalement, c'était pareil sur le tournage. Louise m'a apporté une bouffée d'air, même dans la scène d'humiliation où Klaus Barbie nous force à danser ensemble dans son bureau. Avec elle, je me suis senti moins seul.





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