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Tom Cruise dans tous ses états

il y a 1 heure
6 min de lecture

Avec Digger, le nouveau film d'Alejandro González Iñárritu attendu le 30 septembre, Tom Cruise renoue avec le cinéma d'auteur, qu'il avait depuis longtemps délaissé, mais aussi avec la comédie. Une nouvelle étape dans le parcours d'un acteur sans cesse en mouvement.



Un chapeau de cow-boy sur la tête, une cravate texane autour du cou, du maquillage vieillissant sur le visage, et une pelle dans la main. Derrière ces atours, endossés pour le film Digger, aucun doute n'est possible. Voilà Tom Cruise, star internationale. Qu'il joue un pilote, un médecin, un producteur ou un milliardaire, l'acteur américain ne se fond jamais complètement dans un rôle. Sa célébrité est trop importante, son aura d'acteur trop grande, ses performances passées trop mémorables pour oublier le Tom Cruise derrière les personnages.


 Il n'est évidemment pas le seul acteur dont les rôles se confondent avec l'image publique. Mais chez Cruise, ce flou est si savamment entretenu qu'il fait figure d'exception. Depuis des décennies, il occupe en effet à Hollywood une position qui lui permet non seulement de choisir ses rôles, mais aussi de les façonner à son image… Ou du moins à l'image qu'il veut dégager.


 Digger
Digger © WarnerBros

Rebel with a cause

De Top Gun à Jack Reacher, en passant par Collateral, il apparaît comme un homme ultra-compétent, dont les formidables capacités tiennent presque du super-pouvoir. La saga Mission  : Impossible, dont il est le producteur depuis le premier volet, représente le pinacle de cette tendance. Au volant d'une voiture, en plongée sous-marine, en escalade, au combat corps à corps, l'agent Ethan Hunt maîtrise à peu près tous les domaines. Et par extension Cruise aussi, comme le souligne les «behind-the-scenes» de ces cascades. Au fond, on ne vient pas voir le personnage accomplir ces pirouettes, mais l'acteur. 


À travers la saga, Cruise imprime aussi sa défiance de l'autorité. Le personnage principal des Mission Impossible a beau être au service d'une agence gouvernementale, c'est dans une position de rébellion que l’amène quasi chaque épisode. En fuite ou n'écoutant que ses instincts, l'agent secret suit sa propre route, accomplissant un destin qui le place en porte-à-faux de ses supérieurs, mais toujours dans le droit chemin. 


Mission Impossible
Mission Impossible

Cette rébellion habite à peu près tous ses rôles, quel que soit l'âge de ses personnages  : l'ado de Risky Business transformant le domicile familial en maison close, le vétéran paraplégique de Né un 4 juillet en colère contre le gouvernement, et bien sûr un certain pilote du nom de Maverick (frondeur ou rebelle en anglais). Conspué par ses supérieurs dans le Top Gun de 1986 pour ses prises de risque, le pilote occupe toujours la même position 35 ans plus tard  : celle d'une tête brûlée dont les accomplissements imposent inévitablement le respect. À travers lui, Cruise nous rappelle sa toute-puissance. Malgré son âge et son passé compliqué, il triomphe face à une jeunesse bravache. 


Top Gun: Maverick
Top Gun: Maverick

Le regard, zone de danger

Si les yeux sont une fenêtre sur l'âme, ceux de Tom Cruise trahissent quelque chose d'inquiétant. Il y a dans le regard de ses personnages une détermination si puissante (à gagner une course, à tromper son épouse, à sauver sa famille, etc.) qu'elle en devient presque effrayante. Difficile de savoir de quoi est capable un homme aussi résolu.  


Il y a également dans son regard une folie à peine contenue, un soupçon de danger qui semble toujours sur le point de surgir. Plus l'œil est scintillant et le sourire brillant, plus le menace paraît grande, comme si l'acteur faisant un effort gigantesque pour paraître aussi avenant et normal que possible, sans jamais y parvenir tout à fait. C'est vrai de ses personnages… et peut-être davantage de ses apparitions publiques. Son coup d'éclat sur le plateau d'Oprah Winfrey, où bondissant sur le canapé, Cruise a laissé libre cours à une énergie qu'on pourrait qualifier de maniaque, a fait apparaître aux yeux du monde entier une facette de sa personnalité que ses films ne suggéraient qu'à moitié. 


Jerry Maguire
Jerry Maguire

On avait déjà eu un aperçu de cet homme prêt à tout faire voler en éclat chez le réalisateur Cameron Crowe, avec Jerry Maguire en 1997. Il y a dans le personnage de cet agent sportif qui sabote sa carrière au nom d'un certain idéal, quelque chose de l'ordre de l'autobiographique pour Cruise. C'est au fond ce à quoi l'acteur semble secrètement aspirer  : une explosion totale. 


Les yeux grands ouverts sur Tom Cruise


C'est entre les mains de réalisateurs-auteurs que Cruise se dévoile le plus et se laisse davantage malmener. À cet égard, sa double collaboration avec Steven Spielberg, cinéaste familial, est fascinante, tant elle complexifie l'héroïsme que Cruise semble vouloir incarner. Dans La Guerre des mondes comme dans Minority Report, ses personnages en souffrance en viennent au meurtre pour leur enfant  : dans le premier pour protéger sa fille, dans le deuxième, pour venger son fils.


Son interprétation dans Eyes Wide Shut, l'ultime film de Stanley Kubrick, reste une de ses performances les plus troublantes et étonnantes. Partageant l'écran avec Nicole Kidman, avec qui il était alors marié, il joue un docteur new-yorkais troublé par les désirs de son épouse, un protagoniste d'une vulnérabilité rare pour Cruise. Dans sa quête de sensualité, le personnage n'a de cesse d'être malmené par les événements, ramené à sa propre impuissance dans son errance érotique. Le contraste est fort avec les personnages surhumains auxquels il nous a habitués. 


Eyes Wide Shut
Eyes Wide Shut

Plus révélatrice encore est sa performance dans Magnolia de Paul Thomas Anderson. Il prête son aura à un personnage indéniablement toxique, un conseiller en séduction partageant à un public conquis des idées profondément misogynes. Tourné en 1999, alors que les liens entre Cruise et l'église de Scientologie apparaissent peu à peu, le long-métrage met sous le feu des projecteurs les recoins les moins reluisants de Tom Cruise. Cet homme ultra charismatique, nous affirme le film, est en réalité le gourou d'une secte. Conscient ou non de ce parallèle, Cruise s'abandonne en tout cas complètement au rôle, notamment dans une scène mémorable, et en partie improvisée, où il se confronte violemment avec son père mourant.


 Est-ce parce que ces films en ont trop dévoilé que Tom Cruise s'est en grande partie détourné du cinéma d'auteur ? Ou est-ce simplement parce que le divertissement prime à ses yeux sur l'introspection ? Toujours est-il que Cruise s'est depuis montré plus prudent dans ses choix de rôles, entretenant au cinéma une image relativement policée, de temps à autre désamorcée par un rôle comique. Une autodérision qui n'est d'ailleurs pas sans risque. En jouant un producteur chauve, bedonnant et singulièrement agressif dans la comédie satirique Tonnerre sous les tropiques en 2008, Cruise entendait sans doute détourner son image avec suffisamment de décalage pour faire oublier ses frasques. Aujourd'hui, impossible de regarder sa performance sans penser à cet enregistrement sonore d'un tournage sous restrictions sanitaires, où l'on entend Tom Cruise hurlant sur un assistant à pleins poumons.


Tonnerre sous les tropiques
Tonnerre sous les tropiques

Cours, Tom, cours  !


L'image est si récurrente dans la filmographie de Tom Cruise qu'elle en est devenue un gag  : l'acteur, courant encore et encore, de scène en scène, de film en film. Qu'il fuie une menace ou qu'il poursuive quelqu'un, l'Américain s’abandonne à cet élan sportif qui le représente bien. C'est peut-être la plus étonnante caractéristique commune à ses rôles  : il joue presque toujours des personnages en mouvement, avec peu ou pas d'attaches. La vie conjugale et familiale l'élude souvent, comme si rien ni personne ne pouvait retenir cet homme qui s’élance après son destin. L'impossibilité pour Ethan Hunt d'être simplement un homme marié dans les Mission  : Impossible est assez révélatrice à cet égard. Les seuls personnages à rester dans son orbite au fil des épisodes sont ses collègues les plus fidèles. Ici encore sa vie cinématographique fait écho à sa vie personnelle : réputé pour son professionnalisme, l'acteur n'est jamais parvenu, malgré ses efforts, à entretenir une image d'homme de famille. 

 

Que faire lorsqu'on est la star la plus célèbre de la planète  ? Aller encore et encore plus loin, nous répond Tom Cruise, qui s'est échiné ces quinze dernières années à multiplier les cascades, toujours plus spectaculaires et vertigineuses. Dans l'espace de jeu et de divertissement qu'est la saga Mission  : Impossible, Tom Cruise a trouvé un exutoire parfait pour sa fuite en avant. Et en repoussant les limites de ce qui est physiquement possible, l'acteur bâtit sa propre légende. 


Mission : Impossible
Mission : Impossible The Final Reckoning

Si le dernier épisode, intitulé The Final Reckoning, ne sonne pas tout à fait le glas de la franchise, il a des airs de conclusion, et suggère que Tom Cruise a peut-être atteint ses propres limites. Son retour à un cinéma dit d'auteur dans Digger avec Alejandro González Iñárritu marque en tout cas un changement de cap. Avec ce personnage grotesque d'«homme le plus puissant du monde», l'acteur revient également à la comédie, peut-être conscient du besoin de retravailler son image trop nette. N'ayant pas réussi à courir assez loin pour atteindre l'horizon, Cruise change de stratégie, et opte donc pour la verticalité, pelle à la main. Creuse, Tom, creuse  !



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