Berlinale : Trois questions à Ilker Çatak, laureat de l'Ours d'or avec Yellow Letters
- Julien Del Percio
- il y a 14 heures
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Deux ans après La Salle des Profs, qui avait tracé son chemin jusqu’aux nominations aux Oscar du meilleur film étranger, le cinéaste germano-turc Ilker Çatak revient avec Yellow Letters, en compétition officielle à la Berlinale. Une fable politique entièrement tournée en turque - mais filmée à Berlin et Hambourg - où un couple d'artistes engagés fait face à la censure après la réception d’une “Lettre jaune”, soit l'enveloppe officielle de licenciement arbitraire ou de démission forcée reçue par les personnes accusées de s'opposer idéologiquement au pouvoir. Petite rencontre avec le cinéaste, alors que se conclut la Berlinale 2026, avant un dossier plus approfondi lors de la sortie du film le 29 avril.

À quel point ce film est-il personnel pour vous ?
Ilker Catak : Avant toute chose, je souhaitais faire un film sur le mariage. Je me suis marié très tôt, je n’avais que vingt-trois ans, et ma femme comme moi sommes des artistes. Je pense que d’un côté, le mariage peut être si tendre et plein d’amour, et de l’autre, cela peut être si froid et difficile. Cela a toujours été une dynamique qui me plaisait, notamment au cinéma. Donc je voulais vraiment faire une “mariage story”. Ensuite, le second ingrédient, c’était la division de la société et des groupes politiques à l’ère des réseaux sociaux, notamment après le Printemps Arabe. On a donc voulu faire un film sur l’effondrement d’un mariage dans un environnement politique qui serait répressif.
Le fait que ce couple soit composé de deux artistes - elle est comédienne, il est metteur en scène et professeur à l’université - à quel point cela change de l’environnement de votre précédent film, La Salle des Profs, qui était cantonné à l’intérieur d’une école ? Et pourquoi cet univers en particulier ?
J’étais à un point de ma carrière où j'avais besoin de me questionner sur ce que j’avais risqué et à quel point j’avais été personnel dans mon travail. J’aime les films que j’ai fait auparavant, mais avec Yellow Letters, je voulais vraiment entrer dans la psychologie d’un artiste. Et le théâtre m’intéresse beaucoup, même si je n’en fais pas. C’est une des dernières formes d’art qui se déroule dans une “pièce réelle”. Ce n’est pas comme un film où on est devant un écran. Avec le théâtre, les comédiens et le public sont face-à-face, dans un même endroit. Et je pense que d’une certaine manière, ce côté “en personne” donne quelque chose de progressif à cet art, alors que tellement de choses sont désormais allusives.

Votre récit se déroule en Turquie, mais on voit que dans beaucoup de pays - notamment les États-Unis - la liberté politique et intellectuelle des artistes est de plus en plus menacée.
Je suis d’accord avec ça. Lorsqu’on a commencé à faire le film en 2021, on ne pensait pas que les circonstances seraient si terribles à l’heure actuelle. Je dis “terribles” car je l’assume : je n’aime pas ce que je vois dans les sociétés actuelles. On doit se battre pour la liberté d’expression chaque jour. Tout est géré par la météo politique. Il devient de plus en plus difficile de faire des films car les grosses entreprises prennent de plus en plus de place dans le marché. On doit désormais faire tellement d’efforts pour que nos voix soient entendues…Faire un film, une œuvre d’art, et la faire de la manière dont on souhaite la faire, cela devient une vraie compétition. Surtout lorsque ce que l’on veut dire est en opposition avec les grands leaders de notre monde. C’est un phénomène qui m’inquiète.
Avec Özgü Namal, Tansu Biçer. 128 minutes. Allemagne, Turquie, France.
