Berlinale : Dao, l’oeuvre somme du festival, entre fiction, documentaire et autobiographie
- Julien Del Percio

- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 10 heures
Sixième long-métrage du cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, Dao a bouleversé le Festival lors de sa première. Fresque de trois heures étalée sur deux cérémonies charnières, entre un rite funéraire en Guinée-Bissau et un mariage en banlieue parisienne, le long-métrage développe une forme singulière. Un film presque expérimental, qui alterne fiction pure et instants documentaires, le tout avec une distribution mi-professionnelle, mi-amatrice. Décryptage de l’un des mastodontes de cette Berlinale, en compagnie du cinéaste.

Derrière l’incroyable projet Dao, il y a d’abord une étincelle autobiographique, qui va structurer et alimenter l’ensemble du film. “Tout a commencé avec la cérémonie funéraire de mon propre père, il y a dix ans.” explique Alain Gomis. “À cet instant, je me suis rendu compte que j’avais envie de filmer un tel rite, mais je ne savais pas encore comment. Je suis un artiste très lent, donc je garde mes idées pendant des années, jusqu’à ce que d’autres éléments apparaissent - là j’ai voulu y ajouter un mariage, que je pouvais concevoir comme une forme de miroir de la mort.”
Au centre du dispositif, il y a le personnage de Gloria, interprété par Katy Corréa, actrice non-professionnelle et accessoirement, cousine du cinéaste. C’est elle qui enterre son père et qui voit sa fille se marier dans le film. C’est autour de cette femme que gravite une vaste galaxie de personnages, du frère polygame à la grand-mère aveugle, en passant par l’ex toxique joué avec justesse par Samir Guesmi. Avec son regard insaisissable et sa voix rocailleuse, Katy Corréa encapsule l’humanité, la tendresse, mais aussi la douleur qui parcourt le long-métrage, notamment dans la violence des rapports hommes-femmes. Dao évoque pêle-mêle l’éducation rude des pères de la deuxième génération d’immigré.es, la persistance des rôles de genre au sein des foyers, la lâcheté de certains amants, etc.

Alain Gomis se défend néanmoins d’avoir voulu créer une oeuvre féministe. “Je ne dirais jamais que le film est une célébration de la femme. Parce que…Je ne suis pas une femme déjà. Si les gens voient dans le film une célébration de la femme, pourquoi pas, c’est bien comme ça. Mais ce n’est pas ce que je veux faire. Avec ce film, je voulais ouvrir les frontières, donner l’opportunité à des femmes, mais aussi à des hommes, de dire ce qui était important pour eux à ce moment précis. Et j’ai été surpris, tellement surpris. J’ai découvert les choses sous un autre angle. J’ai vu des oppressions que je n’avais pas été capable de voir auparavant. Je ne sais pas si les femmes dans le film sont si fortes que ça, mais en tout cas, elles s’expriment. ”
Dans Dao, les barrières entre fiction et documentaire sont perméables, poreuses. Si les séquences de cérémonie semblent appartenir au domaine de la fiction, Alain Gomis intercale entre elles des scènes de répétition se déroulant bien en amont du tournage, où l’on voit les auditions des différents acteur.ices pour leurs rôles respectifs, ainsi que certains exercices voués à créer de la complicité entre elleux. Face à une œuvre aussi composite, on se questionne forcément sur le processus créatif. Quelle est la part de scénario ? D’improvisation ? De fragments réels volés par la caméra ? “Il y avait quelques dialogues écrits, mais la plupart du temps, on a juste envoyé valser le script pour improviser sur le plateau. Le scénario, c’était juste un moyen d’obtenir les financements. De toute façon, je pense qu’écrire un scénario sur quatre générations différentes réparties sur deux continents distincts, des hommes et des femmes, et que tous ces gens parlent uniquement ma “voix”, ça aurait été la chose la plus stupide à faire ! Je pense que c’était plus intéressant pour moi d’écouter ce qu’ils avaient à dire. Le but était de créer un film ensemble, de voir ce qu’ils voulaient partager à la caméra. Et là, je deviens moi-même spectateur du film.”
Là réside sans doute toute la puissance et la singularité de Dao. Loin des scénarios cadenassés et des canevas formels qui limitent si souvent la création, le film d’Alain Gomis semble avoir trouvé sa forme à travers un cheminement tortueux, rythmé par les témoignages des acteur.ices et les impulsions du tournage, jusqu’à révéler une vérité enfouie. “Vous savez, “Dao” c’est un mot qui permet d’exprimer cette chose qui n’a pas de nom. Je pense qu’on a besoin de dire quelque chose, on a besoin d’un mot, même si c’est dérisoire. C’est comme “l’amour”, le mot est utile mais il semble petit par rapport à l’immensité de ce qu’est cette chose. Donc, c’est que j’essaye de faire avec le film, transmettre ce sentiment. C’est ce que j’aime avec le cinéma, c’est un ensemble de pièces mais c’est entre les pièces qu’il se passe quelque chose de plus.”
Avec Katy Corréa, D’Johé Kouadio. 185 minutes. France, Guinée-Bissau, Sénégal.



