Cannes : Garance, un portrait transcendé par Adèle Exarchopoulos
Dernière mise à jour : 2 sept.
Pour son quatrième long-métrage, Jeanne Herry fait sa première incursion en Compétition avec Garance, un film-personnage sur une actrice aux prises avec l'alcoolisme, transcendée par la performance multifacette d'Adèle Exarchopoulos.

Coupes brusques, montage saccadé et fondus au noir se mêlent à un effet de répétition et de mouvement pour capter, sur huit ans, le chaos intime et journalier de Garance (Adèle Exarchopoulos) en chute libre constante. Un métier précaire, des relations et appartements éphémères, une sœur atteinte d'un cancer, et une anxiété grandissante poussent la protagoniste à confondre le problème et son remède. "Faire du sport, ça donne des courbatures, et pourtant on n'arrête pas le sport" lâche-t-elle à la docteure qui lui annonce que son foie se meurt. Sauf que pour elle, qui se perd dans l'addiction depuis ses 14 ans, le sport en question consiste à boire jusqu'à 19 verres de vin par jour, et se réveiller, après un black out, avec la gueule de bois et des blessures. Mais le mal est insidieux, car Garance est festive, sociable, avec un besoin d'appartenance fort, ce qui brouille les repères dans une société qui a banalisé et encouragé l'alcool comme liant social.
Jusqu'au jour où les bourdes en état d'ébriété commencent à ressembler à un lent suicide en direct professionnel, relationnel et in fine physique. À ce moment-là, il y a celleux qui refusent d'assister impuissant.e.s au naufrage et celleux qui restent et aiment sans condition. Et, ce n'est pas un hasard si le refus de jugement vient de la communauté LGBTQIA+, qui y connaît quelque chose en béquilles pour supporter les déchirements et violences du quotidien.

À l'instar de sa protagoniste, dont le trop-plein intérieur déborde de son contrôle, Garance, en tant qu'objet filmique, est fracturé et surchargé. Il y a d'abord le portrait touchant d'un métier ; un élément récurrent au cœur du travail de Jeanne Herry. Ici, celui d'actrice quand le succès n'a pas (encore) été au rendez-vous et qu'il impose de se muer en couteau suisse de son art, entre les castings, les productions théâtrales confidentielles, les spectacles pour enfants et le doublage pour arracher un contrat par-ci par-là. La physicalité puissante et l'expressivité, notamment vocale, extraordinaire du jeu d'Adèle Exarchopoulos, qui, sur scène, se transforme aussi bien en soldat qu'en oiseau, amènent un trouble existentiel à cette profession qui demande d'avoir la passion chevillée au corps, alors qu'elle dépend du bon vouloir du regard d'autrui. Or, pour Garance — en référence à Arletty dans Les Enfants du paradis de Marcel Carné, œuvre de la mise en abyme et de la pantomime s'il est en — ce rapport aux autres constitue autant une échappatoire qu'une peur supplémentaire du rejet et de l'abandon. Outre un drame familial, négligé dès qu'il ne sert plus la mécanique trop visible du scénario, Jeanne Herry mise également sur le récit d'une rencontre amoureuse, idéale et volontairement idéalisée, assez inédite dans la fiction française. Patiente et compréhensive à la limite du sacrificiel, Pauline (Sara Giraudeau) devient structurellement celle qui laisse Garance décider si elle préfère vivre ou mourir. La romance lesbienne s'inscrit au carrefour de choix existentiels autonomes, à faire pour soi, et hors des injonctions culpabilisantes.
Garance, comme son rôle-titre, dissimule mal ses défauts, mais son humour désarme et dessine une fuite tragi-comique d'où l'émotion jaillit. La capacité d’Adèle Exarchopoulos à chambouler le texte, le rendant brutal et vivant, doux et douloureux, dans un même flux vocal et corporel, tend le miroir à un monde qui ne s'arrête jamais et n'attend personne. Avec la force vulnérable de Garance, l’actrice atteint un état d'être à la fois universel et très contemporain. En conférence de presse cannoise, un journaliste lui a dit qu'elle est le visage d'une génération. C'est vrai, mais elle incarne, probablement, encore plus le rythme viscéral d'une époque.
Avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau. France, 119 minutes.




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