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"J'ai toujours voulu faire des films corporels" : Mara Taquin, héroïne de Sanguine

il y a 11 minutes
6 min de lecture

Étoile montante du cinéma belge, Mara Taquin est en tête d’affiche de Sanguine, le premier film de Marion Le Corroller. Un body-horror qui arpente les couloirs d’un hôpital glauque, où Margot, jeune interne débordée, découvre une étrange maladie qui se propage parmi ses patients. Alors qu’elle contracte elle-même cette mystérieuse infection, son corps commence à muter. Mara Taquin nous dévoile les coulisses de ce projet hors-normes, qui sera à découvrir dans les salles belges à partir du 28 octobre.


Mara Taquin, dans Sanguine
© Anga Distribution

Quel est votre rapport avec le cinéma d’horreur ?


Mara Taquin : Moi, très honnêtement, je ne connais pas du tout ce genre de film. J’avais vu Grave et Titane à leur sortie parce que c’est une amie qui les coproduisait, et je ne regrette pas du tout, mais je n’aurais pas été les voir de mon propre chef. Sur Sanguine, je me suis dit que ça allait peut-être me permettre de moins avoir peur et de dé-sacraliser le cinéma de genre. J’ai toujours été une poule mouillée, rien que le Joker dans Batman me terrifie (rires).


Comment êtes-vous arrivé sur le film ?


De manière très classique. C’est la directrice de casting, Laure Cochener, qui a proposé mon profil pour le rôle principal. J’ai donc passé un premier casting, puis un call-back, puis je l’ai eu. Il y a pas de magnifique histoire, si ce n’est que je n’avais plus bossé depuis un an car j’avais fait un burn-out, et que j’avais vraiment envie de reprendre le travail avec ce film. Lorsque j’ai reçu le scénario, je l’ai trouvé super, mais je me disais que je n’avais pas les épaules pour le rôle et je me suis sabotée lors du premier essai. Je n’ai pas montré la meilleure facette de moi. J’étais très étonnée qu’elle me rappelle. Ce sont des films d’une telle envergure que si on ne les a pas, on est déçu. Cela fait quand même quelques années que je fais ce métier donc je suis habituée à voir des projets me passer sous le nez, de voir des personnes plus connues que moi obtenir le rôle à ma place. Donc là, j’ai tout donné lors de ma deuxième chance.


Mara Taquin dans Sanguine, de Marion Le Coroller
© Anga Distributiion

Qu’est-ce qui vous a plu dans le scénario ?


J’ai toujours voulu faire des films corporels. Je trouve que dans le cinéma, les femmes ont beaucoup servi aux rôles masculins. Les hommes ont vachement le droit de rigoler gras, d’avoir des double-mentons, d’être filmé sous n’importe quel angle sans que ça change quoi que ce soit à leur charisme. Les femmes, au contraire, on doit souvent être dans la retenue. Je pense que si le body-horror se démocratise de plus en plus du point de vue féminin, c’est parce qu’on a envie de se réapproprier les codes de notre corps. Sur le papier, me dire “mon corps va muter”, je trouve ça génial, car c’est le genre de rôle féminin qui est très rare dans l’industrie. C’est ce qui m’a énormément motivé dans le projet :j’allais enfin pouvoir faire un rôle physique qui serait autre chose qu’une danseuse - ce qui peut être aussi important, mais me sort moins des codes féminins. Lors du tournage, la caméra était souvent en contre-plongée ou vraiment très proche du visage…Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, mais ce sont des angles qui mettent rarement en valeur (rires). Et je trouve ça génial de montrer aux filles que c’est ok d’être filmé autrement que sur le bon profil…On a même eu une petite engueulade sur le plateau à un moment car quelqu’un a fait remarquer “Attention, là est-ce qu’elle est prévenue qu’on voit son double-menton ?” et je suis intervenue en disant “Est-ce qu’on est en train de faire une scène et de raconter une histoire, ou simplement de voir si je suis jolie à la caméra ?”.


Et pour la dimension “scream queen” de votre personnage ? Vous avez révisé vos classiques - Jamie Lee Curtis, Janet Leigh, Mia Goth ?


Non, justement je n’avais pas envie de trop me calquer sur quelque chose de déjà fait ou déjà vu. Je sais que j’ai cette tendance à me comparer, donc je me suis dit que c’était une mauvaise idée d’aller voir trop de modèles. J’avais peur de tenter de copier, ou au contraire de me mettre trop de limites. 


Sanguine, de Marion Le Coroller
© Anga Distribution

Il paraît que le tournage a été assez intense et éprouvant. Vous confirmez ?


C’était très difficile car le film touche à une intimité très particulière. Ce qui est bien avec les prothèses, c’est que j’ai tout de même la sensation d’avoir un costume, donc je ne suis pas complètement nue. Mais c’est singulier de voir son corps à ce point déformé et déstructuré. Quand j’ai découvert le film à Cannes, c’était dur pour moi de me voir en souffrance permanente. En sortant, j’ai dû prendre le temps de redescendre de ce que je venais de découvrir de moi-même. Et ça m’a permis de prendre conscience de tout ce que j’avais donné en termes d’énergie, sur le tournage. Sur le moment même, on n'a pas le droit de trop y penser, sinon on tombe. Heureusement, j’avais une équipe magnifique, que ce soit l’équipe des prothèses qui était incroyable ou toute la team technique qui m’a apporté beaucoup de soutien. Il y avait beaucoup de bienveillance. Je dois vraiment ma performance dans le film à la collectivité.


Vous êtes davantage associée à un certain cinéma naturaliste, avec des films comme Rien à foutre, La Ruche ou Au Bord du monde. Comment s'adapter à l’univers plus fantaisiste de Sanguine ?


Ce n’est pas facile. Surtout dans les scènes où il ne se passait rien d’horrible, en fait. Quelque part, dans les scènes plus horrifiques, il y a beaucoup d’effets spéciaux sur le plateau, donc c’est plus facile de s’immerger. Alors que dans les moments où on revient à quelque chose de plus normal, c’est difficile de revenir au bon dosage. Suis-je assez naturelle ? Ou, au contraire, trop naturelle par rapport à la tonalité ? C'est un équilibre à trouver. Il faut imaginer que la scène précédente, je verse du phénol pour me brûler la peau en hurlant, et la scène suivante, je dois simplement être déçue car je suis dernière du classement des étudiants. Forcément, le curseur de jeu n’est pas du tout au même endroit. Moi je viens du cinéma naturaliste, des films sociaux, et c’est un défi de résonner avec la dimension pop de celui-ci. Mais c’est aussi ça qui était amusant.


Mara Taquin dans Sanguine, de Marion Le Coroller
© Anga Distribution

Margot est une jeune interne qui débarque à l’hôpital pour débuter son stage. Comment vous êtes vous préparé à cette immersion dans le milieu médical  ? 


J’ai appelé une copine qui est médecin et elle m’a donné le contact du chef des urgences de Saint-Jean. Et donc j’ai passé trois jours à leurs côtés, pour observer leur quotidien. C’est intense. C’est hallucinant de voir le travail qu’ils font dans le public malgré le manque de moyens. Pour ma part, je me pensais hyper solide et peu impressionnable par rapport au sang, etc. Sauf qu’au bout de quinze minutes, j’accompagne quelqu’un à une consultation qui doit faire une piqûre de la lèvre et immédiatement je me vois partir. Et je me dis “c’est pas possible, il faut pas qu’il me voie m’effondrer au bout de dix minutes, sinon personne ne va me prendre au sérieux” (rires). C’est ça que j’adore avec le cinéma : je me retrouve à faire beaucoup de choses dont je ne me soupçonnais pas capable.


Le film utilise le genre pour évoquer ce que les corps subissent au travail et comment ils réagissent à cette pression éreintante. On sent évidemment en filigrane la métaphore du burn-out, qui guette en particulier la jeune génération. Est-ce une thématique qui résonne en vous ?


On est dans des situations politiques charnières. On voit en France la retraite qui a été reculée, etc. Je pense qu’on est une génération aujourd’hui où, avec le changement climatique, les décisions politiques, tout ce contexte nous demande de projeter sur l’avenir des choses impensables. J’en ai aussi assez d’entendre à tout bout de champ que les jeunes sont des flemmards alors que moi je pense qu’ils re-questionnent un système qui est malade et qui ne fonctionne plus. Quand j’ai des discussions à ce sujet avec des personnes plus âgées, je trouve ça fou d’être si peu à l’écoute d’une réalité qui n’est pas la leur. Il est grand temps d’écouter les gens qui sont concernés par le sujet. Même par rapport au système médical : les soignants nous disent qu’ils sont en train de tomber, qu’ils n’ont plus les moyens nécessaires, et on continue pourtant à leur sucrer des subventions. C’est pareil pour les écoles, où l’on voit les élèves et les professeurs qui sont dehors, pour nous dire que ce n’est plus viable…Quand est-ce qu’on va enfin prendre en compte l’avis de tous ces gens qui sont au cœur des secteurs ? Donc oui, c’est une thématique qui me parle énormément. C’est ce que raconte le film : on doit devenir des sur-humains pour répondre à ce qu’on attend de nous. 


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