La Danse des renards : "Je voulais montrer à quel point une amitié peut changer une vie"
- Stanislas Ide
- il y a 21 heures
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Dernière mise à jour : il y a 13 minutes
Sortez les gants et montez sur le ring ! La Danse des renards injecte de la poésie dans le genre du film de boxe pour nous parler de santé mentale, d’amitié, et questionner la culture de la performance associée à la masculinité. Un premier long-métrage signé par le cinéaste belge Valéry Carnoy, et porté par l’étoile montante Samuel Kircher (L’été dernier, Merteuil), que nous avons rencontrés.

NO LIMIT
Fasciné par les corps en mouvement, comme en témoignait déjà son court-métrage multirécompensé Titan, Valery Carnoy a naturellement choisi une arène sportive comme cadre pour son premier long. La Danse des renards, c’est l’histoire de Camille, jeune champion de boxe et poulain-vedette de son internat de sport-études, dont la carrière toute tracée est remise en cause par une chute, suivie d’une blessure. Au grand soulagement de son coach et de toute son équipe, il guérit vite et reçoit le feu vert du médecin pour se préparer aux championnats d’Europe. Cependant, une douleur vraisemblablement psychosomatique mais persistante va empêcher Camille de s’y atteler.
« C'est un gars sur qui les gens projettent énormément de choses. Le film démarre avec un moment de bascule. Il a un accident, se retrouve à l'arrêt et forcé de se demander si sa vie est bien celle dont il a envie » explique Samuel Kircher, l’interprète de Camille, vu chez Catherine Breillat dans L’été dernier » et aux côtés d’Anamaria Vartolomei et Diane Kruger dans la série Merteuil. « Souvent, on essaie d'obéir à un monde très compétitif qui nous demande de nous lever tôt le matin, de faire vingt mille choses, de nous remettre en question pour, constamment, devenir une meilleure version de soi-même. Et puis il y a notre corps, qui peut décider d'envoyer un message. Ce message, c'est : ‘Arrête-toi’ ! Et ça vient avec une question : ‘Où est-ce que tu en es’ ? Mais Camille ne sait pas poser ses limites. Il est prêt à tout pour être le meilleur aux yeux des gens. Et dans ce milieu-là, pour être le meilleur, il faut montrer qu'on est le plus dur. »

Quitte à parler de limites, a-t-il dû en poser pendant sa préparation physique pour le rôle ? « J'ai pas trop dû en poser parce que j'étais dans le plaisir. Valery m'avait choisi avec le cœur et j'avais envie de lui rendre le geste, que son film soit beau, que son message traverse l'écran. Fallait jouer un champion de France qui va aux championnats d'Europe, il a bien fallu s'entraîner pour que ce soit crédible. »
DOUBLE LECTURE
À travers un récit poussant son héros à ralentir plutôt qu’à s’activer, et par sa mise en scène naturaliste invitant à la contemplation plutôt qu’à la nervosité, La Danse des renards s’amuse à déjouer les attentes. « Moi, quand j'étais jeune, j'ai eu un gros accident » nous confie le réalisateur Valery Carnoy. « J'ai perdu un litre de sang, j'ai fait une anémie et j'ai ressenti une grande faiblesse. J'étais en sport-études, comme Camille dans le film, et c'est cette faiblesse qui m'a permis de me connecter à ma sensibilité. J'ai commencé à regarder les interactions de groupe. Je me suis rendu compte qu'il y avait une véritable injonction à la virilité dans cet environnement. Voir tous ces mécanismes m'a sans doute amené vers le cinéma. Le film est donc une ode à ce que j'ai ressenti en étant jeune. ».

Le récit construit donc un nouveau regard, mais comment réagit le public face à un film de boxe préférant la vulnérabilité à la victoire ? « Le public adulte accepte le sujet entièrement, mais chez les publics jeunes, il y a tout de même une double lecture. Sans trop en dire sur la fin du film, je remarque que certains d'entre eux voient le questionnement du héros sur ses propres limites comme un problème à dépasser en attendant de redevenir le héros victorieux qu'il a toujours été, là où d'autres ne voient pas les limites que Camille se fixe comme un problème, et s'intéressent davantage à sa sensibilité. Plus je parle avec des publics jeunes, plus je constate que certains sont très empathes, et d'autres pas encore. Un public jeune peut avoir une compréhension beaucoup plus binaire des choses et se scinder sur la question que l’on pose : faut-il se battre à n'importe quel prix pour gagner ? »
Peut-on dès lors ranger La Danse des renards dans le registre du ‘coming-of-age’, dédié au passage d’un jeune personnage d’une étape de sa vie à la suivante ? « Oui mais sans le réduire à ça. Tout comme ce n'est pas qu'un film de boxe. L'inspiration première, c'est Kids Return de Takeshi Kitano. Un film où l'amitié est au centre du récit. Dans ce film, deux amis faisant de la boxe se séparent parce que l'un est meilleur que l'autre, puis finissent par se retrouver, et c'est là qu'ils redeviennent forts. Je voulais montrer à quel point une amitié peut changer une vie, avoir une importance cruciale, et puis peut-être s'en aller. Il faut pouvoir l'accepter. Car chaque ami est un guide qui vous amène vers la sagesse finale. Je le dis souvent aux jeunes après les projections. Il n'y a rien de plus important que l'amitié à l'adolescence. Mais sachez que certaines de vos amitiés vont s'arrêter, et qu'il faut donc apprendre à dire au revoir. »

NOUVELLE ÉCOLE
Lorsqu’il parle de guides et de sagesse finale, les yeux de Carnoy s’illuminent. Tout comme quand il parle des membres de son équipe de tournage, telle que Suzana Pedro, la monteuse du film. « Elle m’a fait voir le cinéma d'une toute autre manière. C'est mon premier long-métrage et je ne maîtrise pas tout, loin de là. Suzana m'a montré comment être simple pour avoir plus d'effet. Par exemple, on avait fait énormément de plans-séquences mais Suzana a tout découpé pour aller chercher le film nerveux et sans temps mort qu’elle percevait. J’ai aussi appris à aller vers le champ-contrechamp, à oser poser la caméra sur l'émotion. Tout ça a redessiné le scénario. Je dirais même que la productrice Julie Esparbes, la scripte Agathe Hervieu et la monteuse sont en quelque sorte les piliers artistiques de ce film. Sans oublier le chef opérateur Arnaud Guez, qui est un ami de très longue date. Tous ces gens m'ont apporté leur propre vision et, mises ensemble, ça a généré énormément de qualité et de tendresse. »
À l’entendre parler, on sent que la notion de force dans la vulnérabilité ne guide pas uniquement son scénario, mais son travail de façon générale. Le cinéma gagnerait-il, lui aussi, à déconstruire la culture de la performance ? « Je suis complètement contre ce culte de l'auteur. Je trouve que c'est la plus belle ânerie qui existe dans le cinéma. J’ai d’ailleurs raté tous les films que j'ai essayé de faire avant de rentrer à l'INSAS ! À partir du moment où je me suis retrouvé entouré de gens passionnés, où j'ai fonctionné en équipe en fait, j'ai commencé à réussir mes projets. Dans l'écriture, j'ai toujours plein d'idées mais s'il n'y a pas de gens pour venir tailler tout ça, ou m'aider à prendre la bonne direction, je peux complètement partir en cacahuète. Dans le sport aussi, j'ai toujours été dans le collectif. Je n'ai jamais fonctionné en solitaire, et je ne crois pas que j'y arriverais. »

Même les comédiens, pour la plupart issus du milieu de la boxe, ont pu apprécier ce penchant du cinéaste pour le collectif. « Ces gars m'ont beaucoup aidé pour que le film colle à leur réalité. Par exemple, Fayçal (Anaflous, qui joue le meilleur ami de Camille, NDLR) se mettait souvent à côté de moi pendant le tournage des scènes de boxe, et guidait Samuel pour qu'il soit plus efficace dans sa gestuelle. »
ET MAINTENANT BATTEZ-VOUS ?
En toile de fond de notre discussion, comme du film d’ailleurs, surgit le thème de la masculinité. Ainsi que la remise en question, à travers la fiction, de ses injonctions. « Ça s'ouvre, c'est sûr ! » affirme Samuel Kircher. « Mais la vulnérabilité est un sujet qui a toujours été là. Si on pense à James Dean, on voit déjà la brèche. Mais c'est sans doute mieux mis en avant de nos jours. Il y a de plus en plus de gars, comme Paul Mescal, qui en font vraiment leur ritournelle. » Un changement aussi amené par les femmes ? C’est en tout cas ce que pense Carnoy.
« Les films réalisés par des femmes aujourd’hui sont plus nombreux, plus vus, et on a pu observer une réécriture des rôles d'hommes grâce à elles. Ce qui nous a, nous les hommes, réinterrogés sur notre cinéma. On ne peut tout simplement plus se reposer sur les mêmes archétypes. Et donc oui, on voit plus de femmes dites 'fortes' et de mecs dits 'doux' sur les écrans. Mais en dehors, j'ai toujours connu ça ! Regardez Yas, la joueuse de taekwondo avec laquelle Camille se lie d’amitié dans le film. Des filles comme elles, sûres d’elles, athlétiques, j’en ai connu plein dans mon internat quand j'avais quinze ans. On parle beaucoup mieux de cette liberté dans le genre aujourd'hui. C’est donc plus simple de casser les stéréotypes dans nos films. Et tant mieux pour nous ! »


