Orphan : Lázló Nemes et la fin des idéaux
- Julien Del Percio

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Après Le Fils de Saul et Sunset, Lázló Nemes continue d’exhumer les fantômes du siècle dernier avec Orphan, drame familial dans la Hongrie communiste d’après-guerre.
Dans son premier plan, Orphan adopte le point de vue d’un enfant apeuré, qui observe avec méfiance une mère qu’il ne connaît pas encore, alors qu’un imposant rocher occulte une partie de la scène. La démarche de Lázló Nemes pourrait être résumée à cette seule introduction : aborder les grands troubles de l’Histoire par le biais du regard incomplet d’individus ordinaires, oubliés dans le flux impassible du temps.

1957, Budapest. L’insurrection hongroise contre le régime communiste vient d’être violemment écrasée par le gouvernement soviétique. Des constructions à demi-effondrés bordent des rues misérables, où patrouillent sans cesse une police militaire plus féroce que jamais. Dans ce chantier de guerre à ciel ouvert, Andor, treize ans, évolue tant bien que mal, entre un travail pénible à l'épicerie et des petites combines illégales. « C’est un dur à cuir. Il est né pendant la guerre », dit l’un des amis de sa mère à une collègue, qui s’étonne de voir l’adolescent allumer une cigarette. Pourtant, sous ses airs de baroudeur, Andor cultive un tendre rêve : celui de retrouver un jour son père, Hirsch, dont sa mère a souvent chanté les louanges, mais qui n’est jamais revenu des camps.
Sauf qu’une nuit, précédé par le vrombissement d’une moto, c’est un homme rustre, violent et libidineux qui frappe à la porte. L’ogre s’avance, la respiration sifflante - sans doute ivre - et s’approche d’Andor, éclairant l’adolescent de l’éclat mordoré de sa lanterne, dans l’un de ces plans lugubres dont Nemes a le secret. Voilà son père : Berend Mihaly, boucher. Andor est horrifié.

Contraint d’accepter l’inacceptable, l’adolescent se rebelle, s’enfuit, pose des questions - dont le récit tarde d’ailleurs un peu trop à donner les réponses. Pour donner corps à son parcours, Nemes a abandonné ses plans-séquence en profondeur de champ minimal qui le caractérisait depuis Le Fils de Saul, en faveur d’une approche plus classique, plus composée, où les sur-cadrages omniprésents témoignent d’une société sans issue. À travers l’histoire de cet enfant et de son père fantasmé, le cinéaste hongrois dessine la trajectoire de tout un pays, condamné à enterrer une fois pour toutes ses idéaux de révolte, avant de s’enfoncer dans l’obscurité.



