Qui veut la peau des Looney Tunes ?De Roger Rabbit à Coyote Vs. Acme
À l’occasion de la sortie du très attendu Coyote Vs. Acme ce 21 octobre, retour sur ces films étranges et loufoques qui s'amusent à mélanger prises de vues réelles et cartoons.
Sorti en 1988, Qui veut la peau de Roger Rabbit de Robert Zemeckis débute par un savoureux sketch en animation. Alors qu’elle se rend chez le coiffeur, la maîtresse de maison confie une mission simplissime à Roger : surveiller Baby Herman. À peine a-t-elle fermé la porte d’entrée, que le pauvre lapin blanc perd de vue le bébé, qui a quitté son berceau pour se promener sur la cuisinière, esquivant nonchalamment les flammes des plaques de cuisson qu’il allume sur son passage. Catastrophé, Roger Rabbit s’élance en direction de l’enfant, mais dérape sur le carrelage, avant d'atterrir dans le four, évidemment allumé. La scène se poursuit sous le même mode, dans un ballet burlesque d’ustensiles tranchants, de glissades malencontreuses et de hurlements clownesques, jusqu'à ce que résonne le doux mot de la délivrance pour Roger : “coupez”. En un travelling, Robert Zemeckis s’écarte du décor dessiné à la main pour nous dévoiler une équipe de tournage, en chair et en os. Par cette pirouette visuelle, le film révèle son projet : pour la première fois au cinéma, prises de vues réelles et animation 2D occupaient un même espace de manière homogène et tangible.

Derrière le tour de force technique, toujours sidérant trente-huit ans plus tard, le long-métrage fascine par sa tonalité fondamentalement bizarre, qui en fait un divertissement tout à fait inclassable. Bien que produit par Disney, Roger Rabbit emprunte plutôt l’ADN des cartoons de la Warner Bros, soit les fameux “Looney Tunes”, créés par Chuck Jones et Tex Avery. Des courts-métrages d’animation aux intrigues volontairement succinctes - Gros Minet veut manger Titi, Bugs Bunny fuit Elmer Fudd - dont la comédie repose sur la violence hypertrophiée que subissent les personnages. En ce sens, les films de Jones et d’Avery étaient perçus comme une réactualisation des comédies slapsticks des années 20, dont les potentialités étaient décuplées par le pouvoir de l’animation.

Dans Roger Rabbit, la transposition de ces personnages animés dans un contexte réaliste invite néanmoins à reconsidérer leur comportement loufoque : ainsi, il est dit que le frère d’Eddie Valiant, le détective incarné par Bob Hoskins, a été tué par un toon, qui lui a jeté un piano en pleine figure. Plus tard dans le récit, Eddie frôle la mort à plusieurs reprises lorsqu’il se rend à Toonville, où Bugs Bunny, Mickey Mouse et même Titi manquent de le tuer, par pur plaisir du gag. Derrière le divertissement de haute volée, Roger Rabbit est traversé par cette fascination un peu inquiètante pour ces êtres complètement azimutés, incapable de mourir, et en quelque sorte condamnés à divertir les humains devant les caméras. Une obsession que l’on retrouvera dans d’autres films de Robert Zemeckis, un cinéaste tourmenté par l’idée de mélanger les régimes d’images et de repousser les limites des corps, comme le montrent des projets expérimentaux tels que La Mort vous va si bien, Le Drôle de Noël de Scrooge ou encore Bienvenue à Marwen.

Si le succès démentiel de Roger Rabbit a évidemment motivé d’autres studios à se lancer dans des productions mêlant prises de vues réelles et animation 2D, aucun de ces films n’a embrassé l’héritage de Zemeckis. Dans Space Jam (1996), les personnalités de Bugs Bunny, Daffy Duck et consorts, ont été largement policées. Alors que tout leur humour provenait de leur incessantes course-poursuites et de leurs affrontements burlesques, les voilà tous amis dans une banlieue américaine typique, et réduits à n’être que de simples “sidekicks” pour la vraie star du film : Michael Jordan. Sorti en 2003, Les Looney Toons contre-attaquent (2003) se révèle vaguement plus fidèle aux créations d’Avery et de Jones, et comporte quelques jolis moments de slapstick, hélas prisonniers d’un récit consensuel où les personnages humains tiennent le beau rôle. Très différents, ces deux long-métrages démontrent la même frilosité de Warner vis-à-vis des Looney Tunes, dont l’humour violent et déjanté paraissait peut-être anachronique aux yeux de la production.

C’était sans compter sur l’inattendu Coyote Vs Acme de Dave Green, successeur de Roger Rabbit. L’existence même du film tient du miracle : produit et tourné en 2023, cet étonnant blockbuster familial a été tout simplement annulé par Warner Bros pour une sombre histoire de déduction fiscale, avant que ses droits ne soient rachetés in extremis par Ketchup Entertainment en 2025. Difficile de ne pas y voir autre chose qu’une preuve supplémentaire de la méfiance du studio à l’égard des Looney Tunes, qui ressemblent désormais à un patrimoine encombrant dont il faut se débarrasser.

Coyote Vs. Acme raconte comment le Vil Coyote, fatigué de poursuivre inlassablement Bip-bip, débauche un avocat (interprété par Will Forte) et intente un procès à la célèbre entreprise de gadgets défectueux Acme, les tenant responsables de ses échecs à répétition. La situation prend tout de suite une coloration métafilmique : le Coyote se rebelle contre une corporation tentaculaire, de la même manière que le film lui-même a dû lutter contre Warner pour finalement voir le jour. Le chaos que le Coyote impose au tribunal, avec son arsenal loufoque et ses inséparables dynamites, se voit ainsi augmenté d’une improbable aura punk, dont l’ampleur cathartique dépasse la seule diégèse du film. Face à un système hollywoodien visiblement dépassé par l’énergie démentielle et l’appétit anarchique de ces personnages, Coyote Vs. Acme se savoure comme un jubilatoire baroud d’honneur, un dernier tour de piste tumultueux et touchant d’un genre dont le déclin semble inévitable...À moins que le film ne parvienne à remettre les Looney Tunes sur le devant de la scène, comme l’avait fait en son temps Qui veut la peau de Roger Rabbit ?





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