Élever au grain : Un documentaire intime et onirique
- Adrien Corbeel

- il y a 2 jours
- 2 min de lecture

Une épreuve : c'est ainsi qu'on pourrait décrire le retour à la ferme d'Alice Godart. Fille d'un agriculteur bourreau du travail et avare en empathie, la documentariste franco-belge a une relation compliquée avec l'exploitation familiale. Encore plus depuis qu'elle a été ensevelie, lorsqu'elle était enfant, sous une tonne de grains de maïs – un accident qui aurait dû lui coûter la vie. « J'ai déguerpi dès que possible. J'avais trop peur d'être coincé ici », explique au début d'Élever au grain la cinéaste, qui s'en est allée étudier la philosophie, puis le montage à l'INSAS, à Bruxelles. Ses passages à la ferme du père se font ensuite sous l'aulne du cinéma : « Revenir filmer Étienne me permet de passer du temps avec lui, sans être sous ses ordres », précise-t-elle. Qu'elle l'appelle par son prénom dit beaucoup de sa relation houleuse avec cet agriculteur peu porté sur les conversations intimes, mais dont elle se sent malgré tout obligée.
Lorsque celui-ci tombe malade, elle revient bon gré mal gré sur les terres familiales pour l'aider, la caméra d'une main, la fourche de l'autre. Là, des journées épuisantes l'attendent, qu'elle filme avec un mélange d'effarement et de vertige. Gouffre financier, la ferme avale tout : son temps, son énergie, et une bonne dose d'espoir. Sans avoir la prétention de saisir l'essence de la vie agricole, la cinéaste capte une part de cette existence harassante et lourde. Un poids dont son père essaie d'ailleurs de se débarrasser depuis 30 ans, sans succès.

Il y a de l'affection dans la démarche d'Alice Godart, comme en témoignent ses tentatives, pour la plupart infructueuses, de se rapprocher de son paternel. Mais dans sa narration, la cinéaste n'arrondit pas les angles, abordant directement les manquements de celui dont elle fait le portrait. Pour autant, le film arrive à trouver des espaces de respiration. Dans la passion pour la moto d'Étienne notamment, terrain sur lequel la réalisatrice réussit à l'accompagner, et à percer quelque peu sa carapace. Vrombissant, le film se nourrit de l'énergie qui se dégage des scènes de course, auxquels se rajoute une musique électro-pop, belle et dynamique. Mais ce sont surtout les séquences oniriques qui donnent au film sa force. À travers elles, Alice Godart s'accorde une liberté créative essentielle : étranges, presque surréalistes, elles lui permettent de se réapproprier ce milieu agricole qui n'a de cesse de l'ensevelir.



